Module introductif. Relativisme? Universalisme?
Tiraillée entre deux pôles, la critique…
- Vous ne vous rendez pas compte. La bibliographie de vos études sur votre sujet, elle est…
- Décourageante? Intimidante? Sans doute. Mais surtout, elle n’est pas obligatoire : elle se trouve là à titre indicatif puisque c’est surtout par des romans que les problématiques vous seront présentées.
- Oui, mais tous ces « -ismes »…
- Intimidants, eux aussi? Même si la littérature critique sur le roman en contexte de mondialisation est abondante, on pourrait la réduire à une tension théorique entre deux pôles : la diversité culturaliste, conçue comme irréductible (on dit aussi relativisme), à laquelle s’opposent les figures de l’universel (on dit aussi universalisme).
- C’est bien ce que je disais ! Tous ces « -ismes »…
- Ce n’est pas aussi compliqué que vous semblez le croire. Dans la première mouvance théorique, on insiste sur les différences : pour ces critiques, les romans révèlent non seulement la singularité des personnages qui les peuplent, des mondes qu’ils font vivre par des mots, des auteurs qui leur donnent vie (singularité aussi bien de leur for intérieur que de leurs techniques narratives ou de leur maîtrise de l’écriture…) — ce qui est d’ailleurs généralement le cas pour toute la littérature fictionnelle — mais aussi celle de la culture, dont personnages, monde et auteurs sont les représentants et celle de la langue, qui modélise leurs rapports au monde.
- Alors ça, c’était pour le relativisme? Et pour l’autre, l’universalisme?
- Dans la seconde mouvance théorique, on insiste sur les ressemblances : pour ces critiques, au-delà de ces singularités qui constituent l’indéniable vitalité des récits de fiction, de l’acte d’écriture, de l’attirance que lectrices et lecteurs éprouvent pour le charme de ces singularités, il y a des universaux. On retrouve ces universaux dans de nombreux registres, depuis ceux de l’économie, du marché mondialisé de la fiction romanesque jusqu’à ceux des relations entre les contraintes de la langue d’écriture et les contraintes narratives que se fixe l’auteur (ou que lui impose le genre littéraire dans lequel il s’exprime).
Attardons-nous un instant sur l’un de ces registres, l’axiologie, c’est-à-dire la discussion sur Les systèmes de valeurs, parfois explicites mais le plus souvent implicites dans les romans; attardons-nous y un instant pour souligner en quoi la mondialisation peut avoir une incidence directe sur le débat entre diversité culturaliste et universalisme. La confrontation de deux systèmes de valeurs dans un même espace social, chacun porté par un sexe, par une classe d’âge, par une classe sociale : voilà un des thèmes fréquents du roman réaliste depuis le XIXe siècle, susceptible de bien des traitements romanesques. Sera-ce plutôt la nostalgie des charmes de la tradition ou plutôt le vertige de l’inconnu? Plutôt le deuil ou la colère devant un monde que l’on sent disparaître ou plutôt l’aspiration à l’affranchissement, la dynamique de l’émancipation? À l’instar des sociétés, les fictions aux prises avec de telles configurations conflictuelles inventent leurs solutions — la victoire d’un camp sur l’autre ou l’évolution du système de valeurs en fonction de compromis créant un nouvel équilibre, le plus souvent instable. Éventuellement inspirées par les solutions fictionnelles apportées aux configurations conflictuelles romanesques ou peut-être y lisant d’avance leur pire cauchemar, les sociétés elles aussi bricolent leurs solutions.
Il n’est pas dit que dans tous les espaces sociaux romanesques ce soit le même camp qui gagne ou le même compromis qui soit trouvé. Pas plus que dans tous les espaces sociaux réels. Il y a même plus de chances que les rapports de force ne soient pas les mêmes dans des espaces sociaux distincts, distants ou proches, ou que nombre de contingences fort disparates avec lesquelles compter amènent à des résultats différents.
La situation postcoloniale, par exemple, permet de prendre conscience du dilemme d’un romancier du Sud. D’un côté, le pragmatisme lui souffle de choisir comme langue d’écriture la langue internationale de l’ex-puissance coloniale, le français plutôt que le beti, l’anglais plutôt que l’ourdou, l’espagnol plutôt que le guarani, le portugais plutôt que le makua; d’un autre côté, cette ex-langue coloniale est justement celle qui avait permis de véhiculer les représentations biaisées du colonisateur, de redoubler dans le discours et la fiction l’assujettissement politique colonial. Pour le romancier, comment résoudre ce dilemme?
Un autre exemple : la plus facile circulation des romans de cultures et de langues différentes permise par la mondialisation facilite la prise de conscience de la disparité de l’évolution historique des pays représentée dans les romans. Un roman racontant l’émancipation d’une jeune femme, notamment, sera évidemment très diversement apprécié dans des cultures où un tel phénomène est la moindre des choses et dans celles où il scandalise. En outre, comme le marché mondialisé du livre est asymétrique, que plus de lectrices et de lecteurs du Nord liront des romans venus du Sud traitant ce thème que l’inverse, à cette différence entre lectorats se surimposera celle, interne au discours critique de l’émancipation féminine et ce qui en est dit (dans le roman et dans les cultures auxquelles la mondialisation lui a permis d’accéder) seront évalués, au Nord, à l’aune du système de valeurs universaliste (l’émancipation est un bien pour tout individu, quoiqu’en dise la société) ou à l’aune non pas simplement du système de valeurs de la culture de l’héroïne mais aussi, à celle de la relativité culturelle (chaque culture sécrétant la légitimation de ses propres valeurs, l’accès à l’émancipation est modulé selon le sexe, l’âge, le statut, etc.). Remarquons, de plus, qu’alors que l’évaluation scandalisée tend à dominer dans la culture d’un tel roman et de son héroïne, de manière assez homogène, un tel thème servirait plutôt de champ d’affrontement entre les deux mouvances théoriques dans la période que les pays du Nord connaissent depuis les années 70-80 qui a vu, à la fois, la progressive montée en puissance des études féministes (universalistes) et des études culturelles (relativistes).
Entre ces deux mouvances, l’écart est grand, la méfiance profonde. Pour les premiers, la prétention d’universalité des valeurs de leurs adversaires, notamment en situation postcoloniale, n’est que le nouveau déguisement du pouvoir dominateur, parasite, des pays à économie avancée. Pour les seconds, le relativisme culturel des valeurs n’est que le prétexte, pour des pouvoirs locaux, de maintenir des statu quo bénéficiant à des dominateurs locaux prédateurs. Toutefois, mieux que cette compréhensible quoique caricaturale vision croisée, retenons qu’il n’est en fait pas surprenant de retrouver ces deux pôles du relativisme culturel et de l’universalisme. Selon Zeev Sternhell, un historien des idées politiques, qui en a retracé la généalogie dans son étude Les anti-Lumières : Du XVIIIe siècle à la guerre froide (2006), c’est leur opposition même qui, en fait, constitue notre modernité.
- Mais ne disiez-vous pas que les problématiques allaient être présentées par des romans et pas par des études?
- Vous avez bien raison. En fait, plutôt que de poursuivre du côté de cette réduction polaire permise par ce surdécalage (un métadiscours sur le discours critique, lui-même métadiscours sur le roman), le cours Roman & mondialisation, sans en nier ni la pertinence ni l’intérêt, préférera prendre un tout autre chemin. Pour vous encourager à lire autant de romans nouveaux que possible ou à replacer des romans que vous connaissez déjà dans telle ou telle des problématiques qu’il abordera, le cours tendra à mettre de côté articles et ouvrages d’études littéraires au profit des romans eux-mêmes.
- Alors, relativisme contre universalisme, ça servait à quoi?
- L’avantage d’un tel niveau de généralité, c’est qu’il permet d’avoir une vue plongeante sur l’ensemble des romans que ce cours mobilisera pour traiter du thème des effets de la fiction romanesque; son inconvénient, c’est qu’en simplifiant, il risque d’appauvrir ce que la lecture des romans peut révéler, ce qui illustre mal cette opposition, ce qui la déborde ou ce qui y semble indifférent. Même si vous deviez choisir entre le relativisme et l’universalisme, ce devrait être après être entré dans l’intimité des problématiques particulières que vous aura présentées le cours.
Chacun des neuf modules de ce cours traite en effet d’une problématique particulière (ou plutôt, d’un faisceau de sous-problématiques), issue de la question générale : « qu’est-ce que la mondialisation a comme effet sur le roman? » Chacun présente les éléments de la problématique ainsi que des romans qui la mettent en scène, l’exhibent, l’informent. Les romans sont, à la fois, des illustrations au service de la discussion menée par le cours sur la question générale mais aussi, des suggestions de lecture. Vous ne pourrez certes pas tout lire mais vous découvrirez, au minimum, en quoi les livres qui sont mentionnés illustrent le vaste thème de Roman & mondialisation, voire, au maximum, que tel ou tel roman mérite d’être lu, que d’autres romans se regroupent par air de famille, s’apparentent à d’autres titres mentionnés et peuvent approfondir leurs thèmes. Avantage immédiat pour vous : si la problématique développée dans un module vous intéresse plus particulièrement, vous pourriez disposer de suggestions de lecture servant de corpus à votre propre réflexion. Souvent, c’est seulement le titre du roman qui sera mentionné, ou une citation, ou tout autre trait langagier ou narratif caractéristique, ou tel trait emblématique de la situation de l’auteur, de ses intentions mais parfois, on ira plus loin en résumant l’histoire, ou en s’attardant à analyser un passage, à brosser un tableau de la carrière ou de l’environnement du romancier.
Redisons-le : il s’agit, pour le cours, de faire émerger les principales problématiques auxquelles la fiction romanesque a eu à faire face depuis que l’évidence de son contexte national s’est opacifiée et complexifiée, c’est-à-dire depuis que la mondialisation s’est remise en marche pour former une nouvelle configuration dans les années 70. Étant donné que la démarche proposée par ce cours contraint à rester au ras du sol pour exhiber la diversité, voire la complexité et la singularité — domaines à la fois de la création littéraire et de la lecture — les modules s’appuieront donc sur des romans plutôt que sur des textes critiques bien que les romans ne puissent pas remplacer le métadiscours des études littéraires. Cette approche fait surtout courir le risque de la myopie. D’où le recours aux textes de la rubrique Quelques notes sur… ainsi qu’à ce module introductif, qui commence par des considérations sur la critique du roman à l’ère de la mondialisation, tiraillée entre les deux grands paradigmes. Les textes de la rubrique Quelques notes sur… et ce module introductif quittent la complexité et la singularité, domaines des études littéraires, au profit de la généralité. Voilà qui devrait vous permettre de raccrocher avec ce que vous avez sans doute déjà entrevu en cette matière de mondialisation, voire déjà étudié.
Reprenons. Première généralité introductive : dans les études littéraires, ce domaine de la fiction romanesque et de la mondialisation est donc tiraillé entre deux grandes familles de discours critiques. Celui qui actuellement domine est celui, post-moderne, des études culturelles, braquant le projecteur sur les mutations et les contestations, notamment avec les notions d’identité (sorte de noyau commun), de writing back (comme chez Chinua Achebe, à propos de l’ex-langue coloniale1) puis de crise, de remaniement et de complexification des identités2. Là séjourne l’idée de la singularité intraduisible de chaque culture, ethnique ou pas, substantielle ou expérientielle mais aussi, de la singularité également intraduisible de chaque microrécit chargé de réécrire l’identité mythifiée (des auteurs, des personnages, voire du lecteur ou de la lectrice). Au pôle opposé, le discours, moderne sans doute, celui de la possibilité de l’universel, braquant le projecteur sur les permanences ou plutôt, les pesanteurs des institutions et des tendances économiques, par exemple à la Pascale Casanova (2008), avec cette idée issue d’une socio-logique, d’une polito-logique, que l’avers, l’économie des lettres et son marché mondialisé, a pour envers une représentation symbolique décalée, une « république mondiale des lettres ».
L’irréductible diversité culturaliste trouve son origine chez un philosophe allemand du XVIIIe siècle, annonciateur du romantisme, Johann Gottfried Herder. Comme il est resté longtemps méconnu des lecteurs francophones au profit de ses plus tardifs disciples comme Ernest Renan, Hippolyte Taine, Georges Sorel ou Charles Maurras, vous pourriez mesurer l’influence souterraine de ce penseur, chez qui Charles Taylor reconnaît la première expression du relativisme culturel, en lisant une traduction récente de son recueil Histoire et cultures (2000).
On y trouve le pamphlet donnant son titre à l’ensemble du recueil. En dénonçant la culture désincarnée et en annonçant une conception de l’Histoire comme succession de moments organiques dans et par chaque culture, ce pamphlet fonde le mouvement romantique allemand Sturm und Drang. On y retrouve également un texte, initialement paru sans signature en 1769, « Fourrés critiques, ou considérations relatives à la connaissance et à l’art du Beau ». Il s’agit d’une généralisation de sa philosophie du langage, qui repose sur un principe posé par son ami Johann Georg Hamann, lui aussi très critique de la pensée des Lumières (notamment celle d’Immanuel Kant, pourtant lui aussi ami de Hamann) : « la poésie est le langage premier de l’Humanité ». Les productions littéraires de toutes les nations seraient ainsi directement conditionnées par le génie particulier du peuple et de la langue. Dans ce manifeste, Johann Gottfried Herder propose aussi le concept de Zeitgeist (esprit du temps). Puis, en 1791, il synthétise ses conceptions dans « Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité » : ce sont le « génie » propre à la culture d’un peuple et les conditions physiques de la terre où il vit (son « climat ») qui en déterminent le développement.
Il s’agit d’une réaction non seulement aux Lumières et à Kant mais aussi, à un modèle politique que la royauté absolutiste, puis la Révolution française de 17893 avaient proposé. En France, la nation s’identifiait à l’État car elle devait tout à la forte pression de sa centralisation instiguée par le pouvoir. Les spécificités régionales y devenaient secondaires par rapport à l’unité de la nation, à ce qui était commun à tous les Français. Pourquoi cette réaction chez Johann Gottfried Herder? Devenue virulente après les invasions napoléoniennes, elle se fondait et trouvait des échos dans l’Histoire de pays qui, contrairement à la centralisation à la française, avaient été des nations bien avant de devenir des États, comme l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, etc. Rappelons notamment que la Roumanie, la Hongrie, la Tchéquie, la Slovaquie ainsi que de larges parties de la Pologne et de l’Italie étaient alors intégrées dans l’Empire austro-hongrois. L’État, autoritaire, y était d’abord multinational, multiculturel : la prise de conscience de chaque identité nationale s’accompagnait verticalement, d’une quête d’autonomie politique et horizontalement, de l’approfondissement de ce qui la distinguait des cultures nationales voisines.
Étant donné que Roman & mondialisation n’est pas un cours d’histoire des idées politiques, si vous désirez ne pas vous contenter de ce superficiel rappel, voici une petite brochette d’articles et d’ouvrages avec lesquels vous pourriez aller plus loin. Sur la diversité culturaliste, l’anthologie montée par Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Post-Colonial Studies Reader (1995) et les essais de Homi K. Bhabha, The Location of Culture (2004), Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe : La pensée postcoloniale et la différence historique (2009), Gayatri Chakravorty Spivak avec Les subalternes peuvent-elles parler? (2009) et En d’autres mondes, en d’autres mots : Essais de politique culturelle (2009). En matière de littérature, l’article en ligne de Blaise Wilfert-Portal, « L’histoire culturelle de l’Europe d’un point de vue transnational » (2012) et les ouvrages collectifs respectivement dirigés par Joseph Jurt, Champ littéraire et nation (2007) ou Pascale Casanova, Des littératures combatives : L’internationale des nationalismes littéraires (2011).
Deuxième généralité introductive, sur laquelle on s’attardera moins puisque certains des modules du cours y reviendront : les études en littératures francophones, dont le dynamisme est largement redevable au paradigme des études culturelles, n’en héritent pas moins d’outils méthodologiques mis au point en études littéraires à l’époque où celles-ci se fondaient sur des corpus nationaux, en l’occurrence, dans le cas qui nous occupe, les approches historiques, puis psychologiques, sociologiques et textuelles de la littérature française ou de la littérature québécoise. En critique littéraire, l’affirmation de l’inséparabilité de la littérature, de la langue et de la culture date des périodes de refonte nationale (par exemple, pour la tradition française, dans la première période de la IIIe République, moment de fascination pour le vainqueur allemand de la guerre franco-prussienne de 1870. Or, après une longue période de développement en silos nationaux, la coprésence des littératures française et francophone depuis rendue possible, voire nécessaire dans ce contexte de mondialisation qui pousse si fort en faveur de la langue de Shakespeare, a pour effet de relativiser cette soi-disant inséparabilité littérature-langue-culture. Dans la francophonie, non seulement coexistent des cultures très différentes mais en littérature, et ce, depuis l’introduction de l’oralité dans la langue littéraire après la Première Guerre mondiale, la langue utilisée peut échapper aux belles-lettres, voire au bon usage. Affaire aussi bien individuelle (d’idiosyncrasies esthétiques des romanciers) que sociopolitique (tous les dialectes du français ont les mêmes droits littéraires à défaut du même prestige ou de la même distribution commerciale).
En face, on a déjà mentionné (et on aura l’occasion d’y revenir) certaines des figures de l’universel comme l’économie du livre dans un marché mondialisé ou les réticences, voire l’opposition frontale, du féminisme au multiculturalisme4. On s’attardera plutôt ici sur une problématique plus subtile et aussi plus clandestine, relevée par Pascale Casanova (2008) : celle de l’influence d’un auteur sur d’autres au-delà des distances culturelles et de la barrière des langues. Problématique étroitement conjointe à celle de l’importance symbolique relative de chaque joueur dans la République des lettres. En effet, Pascale Casanova propose qu’à la compréhension, par les études littéraires, des choix esthétiques de ces « familles » d’écrivains, liés par de l’intertextualité s’articule une compréhension politologique. Elle indique ainsi que chaque membre d’une « famille » d’écrivains a en fait choisi une même stratégie, lui permettant de se positionner dans la relation de pouvoir où il doit se trouver une place, se définir et imposer sa voix singulière. Ainsi, d’abord, repère-t-elle des romanciers-parangons et la famille de leurs émules, comme William Faulkner et son paradoxal avant-gardisme littéraire, fondé sur des romans mettant en scène la ruralité du Mississippi profond5. Cette inspiration pourtant charnellement américaine, en touchant des écrivains de pays encore loin de la révolution industrielle, de l’urbanisation triomphante, de la tertiarisation de l’économie mais fortement imprégnés du contact avec la Nature, de la vie de village, du travail agricole, a libéré la plume de romanciers aussi différents par leurs origines que l’Espagnol Juan Benet, les Algériens Rachid Boudjera et Kateb Yacine, le Péruvien Mario Vargas Llosa, les créoles Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Édouard Glissant, etc.
Puis, cette sociologue caractérise la relation de pouvoir dans laquelle sont pris le romancier-parangon et ses émules de même que la stratégie propre, inventée par le premier et adaptée par les suivants, pour améliorer leur position dans le rapport de force instituant la République des lettres. Ainsi, en prenant un autre romancier-parangon et la famille de ses émules, elle rapporte la complexité de l’usage du langage, le soupçon porté sur la langue et la mise en crise du genre romanesque à la complexité de la position symbolique d’un James Joyce. À la fois issu d’une culture dominée dans l’espace littéraire international, la culture irlandaise, il voulait y échapper pour appartenir à cet espace littéraire transnational, sans pour autant passer par l’affirmation identitaire. Au contraire, sans renier sa culture, James Joyce s’en distancie littérairement par l’ironie et biographiquement par l’exil. Or c’est sa complexe stratégie qu’adoptent des auteurs aussi différents par leurs origines que l’Allemand Arno Schmidt, le Juif américain yiddishophone écrivant en anglais Henry Roth, à qui on pourrait rajouter l’exilé cubain Guillermo Cabrera Infante, le Québécois Victor-Lévy Beaulieu, le Mexicain Carlos Fuentes, le Français d’origine arménienne Denis Donikian, etc. En guise de réponse à l’inconfort de la place d’un écrivain coincé entre le statut herderien de porte-parole-de-son-peuple-dominé plaqué sur lui et la revendication du statut de grand-écrivain, avant-gardiste et international, chacun en insistant sur l’une ou l’autre des deux grandes leçons d’Ulysse (1929) et Finnegans Wake (1982)6: pervertir le statut de porte-parole et dépasser le patrimoine littéraire national par la virtuosité post-moderne broyeuse, malaxeuse et mélangeuse de cultures.
Outre la mise en crise du rôle de porte-parole national, tous ces auteurs contestent le roman (en fait, sa version réaliste surtout). Dans la prolixe description de la banale journée de Leopold Bloom et Stephen Dedalus, l’Ulysse de Joyce fait douter du réalisme en usant de styles différents pour chacune des parties, lesquelles se succèdent sans que leurs différences soient indiquées par un changement de chapitre. Il donne même la clé dans son titre : le modèle informant tout le roman est celui, épique, de l’Odyssée d’Homère, aux antipodes de la banalité réaliste, à l’origine de la littérature occidentale, bien avant le roman, les styles faisant ainsi écho aux différents chants de l’épopée homérique, l’anecdote de chacun transposant dans le Dublin moderne les phases du retour d’Ulysse à Ithaque. On le voit, dès ses origines en Occident, la fiction narrative se préoccupait d’errance mondialisée !
En fait, pourquoi n’iriez-vous pas vous faire votre propre idée sur ce qui rapproche (ou éloigne) ces textes de l’Ulysse de Joyce? Pas difficile si vous connaissez déjà quelques-uns de ces romans; si vous n’en avez jamais entendu parler auparavant, vous pouvez vous contenter d’un bref survol, de premières impressions (quitte à y revenir plus longuement, si ce que vous en aurez lu vous a intéressé).
Tout d’abord, les titres, dont les premiers sont des traductions :
- James Joyce, Ulysse (2004) : initialement paru en anglais en feuilleton dans un magazine américain juste après la guerre de 14-18 puis, toujours en anglais, à Paris en 1922. La première traduction en français date de 1929;
- Guillermo Cabrera Infante, Trois tristes tigres (1967) : lauréat du Prix du Meilleur livre étranger 1970 pour sa version française;
- Henry Roth, L’or de la terre promise (1989) : redécouvert en 1964 et aussitôt devenu best-seller dans une édition de poche après l’échec aux États-Unis de la parution originale trente ans plus tôt;
- Arno Schmidt, Scènes de la vie d’un faune (1991) : mince roman qui a provoqué le scandale dans l’Allemagne de 1953;
- Carlos Fuentes, Christophe et son œuf (1990) : gros roman raconté par un fœtus humoriste le temps de sa gestation;
- Victor-Lévy Beaulieu, James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots (essai hilare) (2006) : tout à la fois biographique et souterrainement autobiographique (mais pas si souterrainement que ça), ce gros essai entremêle critique littéraire et Histoire (celles, croisées, de l’Irlande et du Québec);
- Denis Donikian, Vidures (2011) : ce poète et plasticien charpente son roman-monde par le récit de 24 heures de la vie de Gam’ l’éboueur-écrivain clandestin d’Erevan.
En fait, ils ont entre eux un air de famille. Pas besoin de tous porter les mêmes traits : ainsi, Beaulieu seul propose un essai, les autres des romans; ils se répartissent entre Schmidt qui écrit un roman bref et Joyce, Fuentes ou Donikian qui publient d’épais volumes. Mais ils partagent tous plusieurs traits. Tous mettent en scène l’écriture elle-même : pour empêcher le lecteur de l’ignorer, pour accéder quasi directement à l’histoire à travers une écriture « transparente », ils la rendent suffisamment translucide voire sibylline pour attirer l’attention sur elle. Tous ont une propension à pervertir le modèle réaliste du roman, plus discrète chez Roth (la cause de l’insuccès initial de L’or de la terre promise gît, en vérité, dans ce qu’il a surtout été compris comme un roman-témoignage sur l’immigration) mais allant jusqu’à prétendre quitter la fiction pour l’essai chez Beaulieu — alors qu’il mélange, en toute mauvaise foi romanesque, sa vie et celle de Joyce : ainsi, Abel Beauchemin, le double fictionnel de Beaulieu, permet de projeter la turpitude incestueuse allusive de son héros sur Joyce, voire sur Leopold Bloom, la sœur Colette faisant écho à Lucia, la fille de Joyce (et à celle de Bloom), etc.
En vrac, voici quelques questions dont vous pourriez vous munir pour diriger votre attention.
- En quoi l’auteur se place-t-il en porte-à-faux avec sa propre culture? Un exemple : dans son entre-deux France-Arménie, externe à l’Arménie comme écrivain français mais aussi, interne pour être issu en seconde génération de la culture arménienne, Denis Donikian profite du statut international d’écrivain citoyen de la République mondiale des lettres, pour flageller sur la place publique les turpitudes du pouvoir, autoritairement identitaire de cet ex-république soviétique mais aussi, corrompu et meurtrier.
- Quel porte-à-faux avec la culture ashkénaze pour Roth? Et pour Schmidt, avec l’Allemagne socio-démocrate de son premier chancelier, Konrad Adenauer? Avec le Cuba de Fidel Castro pour Infante (dont il avait pourtant été un actif sympathisant)? Et pour Beaulieu avec le Québec?
- Comment s’incarne, dans chacun de ces livres, la coexistence de styles, voire de genres différents et leur articulation à la logique de l’intrigue? Alors que Beaulieu, pour son essai conçu au long cours sur plusieurs décennies, mélange bien des genres — confessions, dialogues, résumés de sagas, questions-réponses de catéchisme, comme dans Ulysse — Schmidt semble utiliser une forme classiquement romanesque. Heinrich Düring, le héros de Scènes de la vie d’un faune, terne fonctionnaire du IIIe Reich en 1939, solitaire, ronchon, exaspéré, peu à même de susciter la sympathie, se lance dans une expérience de désertion paradoxale. Apparemment, il était soumis au consensus nazi mais l’occasion fait le larron. L’envahissant, urbain et industriel voisinage de Hambourg, Brême et Hanovre a beau se trouver à proximité, les landes de Lunebourg sont désertes, sauvages; une recherche historique en archive sur la conscription familiarise Heinrich avec un déserteur de l’époque napoléonienne, qui avait terrorisé la région et le fonctionnaire méticuleux et investigateur retrouve sa cabane oubliée. Comme Heinrich dédaigne sa femme, mésestime ses enfants, méprise ses collègues et ses supérieurs nazifiés, c’est en compagnie de la plantureuse Käthe, une lycéenne très jeune, belle et sans pudibonderie, qu’il déserte sa famille, son travail, sa société, trouve refuge dans la cabane et suspend le conformisme qui l’étouffe. Éloignement qui, incidemment, permet à Heinrich et à sa jeune maîtresse, en 1944, de survivre aux bombardements alliés des villes voisines. Y a-t-il là pour autant une forme classiquement romanesque? Loin d’un retour à la Nature à la Henry Thoreau, un tel héros décourage l’identification; l’intrigue se délinéarise en coagulations locales, l’écriture elle aussi se fragmente, la typographie dérive, les courts paragraphes foisonnent sans fin, sautent du coq à l’âne sous prétexte de monologue intérieur, échappent souvent au carcan de la phrase, utilisent la ponctuation comme des rafales… au lecteur de s’y retrouver ! D’autant plus que cette inspiration farceuse, burlesque, tout en jouant avec les mots détourne et amalgame sans le dire chansons populaires, poésie savante, conte pour enfant remanié, citations, toute une riche érudition romanesque ou philosophique, Fenimore Cooper et Goethe, Hoffmannsthal et Crébillon7…
- En regard de ça, quels éléments hétéroclites (langagiers ou narratifs) Infante, Roth et Donikian vous paraissent-ils faire tenir ensemble?8
Notes et références
[1]L’anglais pour ce romancier du Nigeria.
[2]Comme chez Jimmy Thibeault (2015).
[3]Elle-même entrée en résonance avec la philosophie des Lumières.
[4]Une seule petite illustration de l’abondante littérature consacrée à ce thème, avec l’article de Cristina Álvares, « La réécriture des « Lettres persanes » de Montesquieu par Chahdortt Djavann et l’émergence d’un nouveau discours féministe » (2007), publié dans Mondes francophones.
[5]Le module 5 y reviendra.
[6]L’original d’Ulysse paraît à la librairie Shakespeare and Company à Paris (le seul livre édité par Sylvia Beach) et une première traduction (d’Auguste Morel et Stuart Gilbert, revue et corrigée par James Joyce et Valery Larbaud) paraît chez Gallimard en 1929, puis une autre (de Jacques Aubert. Pascal Bataillard, Michel Cusin, Sylvie Doiselet, Patrick Drevet, Bernard Hoepffner, Tiphaine Samoyault et Marie-Danièle Vors) chez Gallimard en 2004. L’original de Finnegans Wake paraît, quant à lui, à Londres en 1939 et devra attendre 1982 pour être traduit par Philippe Lavergne, un traducteur ne se laissant intimider par rien, surtout pas par le caractère intraduisible forgeant la réputation de ce roman.
[7]Disons plus précisément : James Fenimore Cooper, Johann Wolfgang von Goethe, Hugo von Hoffmannsthal et Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, dit Crébillon fils pour éviter de le confondre avec son père le dramaturge.
[8]On pourrait aussi poser d’autres questions, telles que « Joyce est-il mentionné explicitement ou non chez ses émules? »; incidemment, Infante a traduit son recueil de nouvelles Gens de Dublin en espagnol; ou « puisque le succès d’Henry Roth a souligné le caractère déterminant de la réédition, qu’en est-il des rééditions ou retraductions chez d’autres auteurs de ce groupe? »