Module 9. Communication romanesque et relations internationales
Riche complexité
Dès le premier survol de ce qui peut entrer dans une réflexion sur le roman en contexte mondialisé, on est frappé par la surabondance mais aussi, par la diversité de cet ensemble. Conséquemment, voilà qui incitait à conjoindre, à la fois, une approche par masses et grands ensembles, et une approche par singularité et finesse. Aussi, plutôt que de nous contenter d’une polarisation d’un grand niveau de généralité, celle entre relativisme et universalisme, le cours a préféré le niveau plus resserré de problématiques spécifiques. Dans le module introductif, il en a été déployé deux : d’une part, la collecte de facteurs politiques facilitant ou limitant la création, la communication et la diversité culturelle du roman en contexte mondialisé, d’autre part, la recension de formes inventées par les romanciers migrants pour établir une relation vivace à leur nouvelle langue d’écriture. Voilà qui donnait non seulement le coup d’envoi mais aussi le modèle de fonctionnement, puisque chacun des modules suivants aura examiné de telles problématiques, parfois mises en faisceau.
En guise de première approche de l’idée de relations de pouvoir dans ce contexte de mondialisation du marché romanesque, le module 1 a caractérisé la dynamique de concorde dans la vie littéraire par quelques figures (comme Dany Laferrière, Amin Maalouf, Assia Djebar, Hector Bianciotti, Marguerite Yourcenar, Alexandre Vattemare, etc.) et quelques institutions (de l’Unesco à la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire ou Passa Porta de Bruxelles en passant par le pen International, des collections spécialisées en traduction aux prix littéraires, généraux ou spécialisés, décernés à des auteurs sans égard à leur origine nationale, de Lire et faire lire à l’ouverture universaliste de la recherche universitaire). Au-delà de la vie littéraire, on a aussi vu cette dynamique de concorde thématisée dans des romans, que ce soit sous la forme d’un multiculturalisme convergent — chez Jacques Attali, Martin Suter, Ronald Lavallée, Daniel Pennac, Hubert Haddad, Wu Ming-yi — ou qu’elle soit instituée par le marché avec des best-sellers internationaux — d’Antoine de Saint-Exupéry à J.K. Rowling, Stephenie Meyer ou Dan Brown, mais aussi de Paulo Coelho à J.R.R. Tolkien, etc. Puis, en nous concentrant sur la fiction, on a esquissé la dynamique inverse, celle de la discorde, aussi bien lorsqu’elle est confinée à un motif narratif circonscrit (comme chez Chitra Banerjee Divakaruni) que lorsqu’elle est dépliée en thème structurant tout un roman (comme chez B. Traven, William Golding, dans le sous-genre du techno-thriller, dans son genre subordonnant le roman de guerre et dans celui, apparenté, du roman postapocalyptique, etc.). De manière encore plus décisive, quoique moins évidente, la narration transforme cette dynamique de discorde en expérience sensible, reconnaissable par le lecteur, à travers l’élaboration langagière et narrative du temps et de l’espace d’où sourd la discorde romanesque et où elle se révèle. C’est ce que l’on a examiné chez des auteurs très différents comme Atiq Rahimi, Riikka Pulkkinen, Olivier Truc, Henri Lopes, André Brink, Dashnor Kokonozi, Heloneida Studart, Fatos Kongoli, Eliot Pattison, Zeruya Shalev, Valentine Goby, Richard Russo, Jonas Lüscher, Edna O’Brien. Finalement, entre concorde et discorde dans la fiction, le thème de Nouvelle grammaire finnoise (2002 [2000]) de Diego Marani a permis de repérer un espace intermédiaire, celui du malentendu.
Le module 2 se plaçait en amont de la lecture pour ouvrir trois problématiques conjointes : les conditions de possibilités matérielles d’accès à la lecture, ses conditions de possibilités symboliques et l’état de préparation du lecteur à lire des romans venus d’ailleurs. Pour la première de ces problématiques, en considérant l’importance de la production romanesque dans le marché mondialisé, on a certes pu la coupler à la taille des aires linguistiques, notamment pour l’anglais ou l’espagnol, mais pas du tout pour le malais et le hindi, langues à nombreux locuteurs pourtant, mais à production romanesque modeste. En outre, dans les langues comparables du point de vue du nombre de locuteurs, les disparités se sont avérées tout aussi marquées : très faible production birmane contre forte production néerlandaise, relativement faible production slovaque contre bien plus forte production danoise. Autre condition de possibilité matérielle d’accès à la lecture : l’accessibilité des œuvres. On a mis en lumière, là aussi, de fortes disparités : la faiblesse de l’appareil éditorial pour certaines minorités, comme les Amérindiens ou l’éloignement d’un marché important, comme Tahiti constituent effectivement des freins importants à la communication littéraire.
Outre ces considérations quantitatives concernant la langue et la production de livres, on a abordé celles, qualitatives, des conditions de possibilités symboliques de la lecture : le statut des auteurs, de leur culture et de leur langue dans la République mondiale des lettres. En un mot, il est difficile de se faire lire lorsqu’on écrit depuis un statut subalterne. On a vu l’importance qu’une langue soit adossée à un État ou non : même petite, une langue bénéficiant de cette assurance est mieux lotie qu’une langue sans État. En fait, il peut s’avérer, comme dans le cas arménien, que l’existence d’un État ne soit pas une condition suffisante. Cela dit, une faiblesse dans les conditions de possibilités n’empêche pas forcément l’efficacité relative de stratégies mises en œuvre par des auteurs aboutissant à déterminer des affinités dans le marché mondialisé ou même à devenir des auteurs phares de leur culture.
En plus de ces conditions de possibilités matérielles et symboliques relevant de la littérature, il faut aussi compter avec ce qui se passe dans l’esprit du lecteur. Compter, d’une part, avec la manière dont il ressent l’altérité, entre prévisible étrangeté et paradoxale familiarité — comme celle des classiques chinois Fleur en Fiole d’Or, Au bord de l’eau, Les Trois Royaumes, Le singe pèlerin, différente toutefois de la plus évidente familiarité des classiques européens Don Quichotte et Robinson Crusoé. Compter, d’autre part, avec les attentes générées par son encyclopédie personnelle : dans le cas brésilien notamment, on a vu des romans conforter ce qui était attendu (ceux de Paulo Lins, Patricia Melo, Alberto Mussa pour le thème de la violence urbaine, Jorge Amado, Ronaldo Correia de Brito, Milton Hatoum pour la brésilianisation du réalisme), mais on en a aussi vu d’autres complètement déjouer ce qui était attendu (João Almino, João Ubaldo Ribeiro, Moacyr Scliar, Chico Buarque).
L’encyclopédie personnelle du lecteur ou de la lectrice ne comporte pas seulement des connaissances et des préjugés, mais aussi des façons de traiter l’information que se prépare à fournir la lecture. On constate, en effet, en amont de la lecture, une matrice d’évaluation sous-jacente, facilement disponible au lecteur même si elle n’est ni forcément ni entièrement actualisée; matrice fondée sur quelques jeux d’oppositions. En matière de commerce du livre : faible ou large diffusion? En matière d’institution littéraire : faible ou importante notoriété? Existence ou non d’un canon s’imposant dans la culture et connu hors de la culture? Succès de vente, reconnaissance par des prix, adaptations transmédiatiques? En matière de langue : la langue d’écriture du roman est-elle la langue maternelle ou le français langue seconde? La langue de parution est-elle la même que la langue d’écriture ou a-t-il fallu passer par une traduction? En matière de géopolitique de la littérature : depuis la faible ou la forte notoriété littéraire de la culture originale jusqu’à la faible ou la forte notoriété littéraire du lieu de parution et de réception, etc.
Après ces phases préliminaires, le module 3 a recensé et discuté des manières dont la fiction romanesque thématisait le territoire et les frontières, en examinant le roman slovène et le roman hongrois. Pour les Slovènes, le cas d’un porte-parole national, Boris Pahor, racontant les aléas politiques de sa ville de Trieste et leurs effets sociaux, culturels et linguistiques; le cas du roman philosophique ancien de Vladimir Bartol, revisité, qui aura plusieurs générations d’interprétations; le cas du régionalisme carinthien de Florjan Lipuš, refusant tout folklorisme et tout statut de porte-parole; le cas du cosmopolitisme de Brina Svit. Pour les Hongrois, le cas des interdits de publication, Sándor Márai et Magda Szabó; le cas du territoire entre-deux d’Imre Kertész, ni le camp de concentration qui lui a été imposé, ni l’espace national qui lui est dénié; le cas de l’irrédentisme selon Attila Bartis, György Dragomán et Róbert Hász; le cas de l’exil et du déracinement d’Agota Kristof; le cas de l’expatriée de seconde génération, Viviane Chocas; le cas de la « magyarophilie » d’Alice Zeniter, Anne-Marie Garat et du duo Dan Franck et Jean Vautrin et chez les Hongrois de Hongrie, le cas de Ferenc Karinthy et László Krasznahorkai cherchant à mettre en crise l’idéologème nationalitaire de la solitude-insulaire-hongroise et à le porter à l’absurde.
Le module 4 aspirait à se placer dans l’intimité de l’acte de lecture, pour prendre la mesure de la complexité de la coopération interprétative demandée au lecteur. Malgré l’actuelle réorganisation de l’industrie du roman, se maintient une culture littéraire ainsi que pour les auteurs, le privilège qu’ils s’accordent d’utiliser à leur guise le patrimoine romanesque et le discours historique. Juan Gabriel Vásquez peut ainsi écrire Histoire secrète du Costaguana contre la désinformation américaine sur la sécession du Panama, que le Nostromo de Joseph Conrad avait romancée et avalisée. Cependant, comme se maintient aussi l’ambivalence de la fiction romanesque, aussi bien appréciée pour sa fonction sociale de convergence que considérée avec suspicion à cause du statut culturel de toute fiction, on a examiné l’esthétique réaliste qui justement, par la vraisemblance, vise à réduire cette ambiguïté culturelle de la fiction. On a rappelé que le réalisme a longtemps dominé l’écriture romanesque et continue à y jouer un rôle déterminant. En voulant rendre la fiction lisible, il conjugue trois stratégies de vraisemblance que l’on a fait apparaître dans Rêves de femmes de Fatima Mernissi : vraisemblance liant toute anecdote à une vérité universelle, vraisemblance fondée sur la crédibilité de l’auteur-témoin et vraisemblance documentaire. Chacune peut voir son rôle s’élargir : la première dans Le vieux qui lisait des romans d’amour de Luis Sepùlveda, la deuxième dans Les Lunes de Mir Ali de Fatima Bhutto, la troisième dans la série d’espionnage SAS de Gérard de Villiers. Le romancier sait toutefois que la lecture est non seulement active, mais aussi parfois rétive, que le réalisme n’est pas seulement affaire d’adéquation de la fiction à la réalité empirique, mais aussi affaire de coopération interprétative du lecteur. Voilà qui implique, de sa part, des choix entre plusieurs stratégies d’écriture possibles. Ainsi, Les Villes Romantiques de Judith Belisha exemplifie le rôle du prière-d’insérer légitimant l’auteure par son ethos. Vies de geishas de Kikou Yamata ressemble à un fusil à deux coups : d’une part, en tant que femme et que Japonaise, elle est un excellent témoin de sa culture; d’autre part, elle peut corriger des idées convenues mais fausses sur le même sujet, insinuées dans la culture française par le roman d’un prédécesseur célèbre, Pierre Loti, sans avoir à les dénoncer explicitement. Une même proximité de la fiction et du discours journalistique (ce qui est censé établir à la fois l’ethos de l’auteur et une adéquation à la réalité) peut recevoir deux traitements : c’est par le discours d’accompagnement que les romans policiers de Julia Latynina se contentent de légitimer leur auteur alors que celui d’Andrea Maria Schenkel introduit l’enquête journalistique dans le récit à l’aide de la formule ambiguë imaginée par Truman Capote, « a non-fiction novel ». En matière de ruse littéraire, Félidés d’Akif Pirinçci en rajoute un tour : le roman met en contradiction une situation d’énonciation échappant totalement au réalisme (non, les chats n’écrivent pas de roman dans le monde empirique) avec des notes infrapaginales mimant les publications savantes. Pourquoi ce bizarre amalgame? doit se demander le lecteur. Parce qu’un chat n’a pas à décider d’être Turc ou Allemand, échappant ainsi à la glue culturelle dans laquelle est pris tout romancier immigrant qui, lui, est sommé de choisir ou de faire la navette entre les deux.
Pour autant, ces stratégies d’écriture ne peuvent pas entièrement contrôler l’instabilité de cette vraisemblance multiforme qui joue, parfois en même temps, sur les relations entre auteur et lecteur ainsi que sur les relations entre réalité et référent (c’est-à-dire la réalité construite par le roman). Bien conscients de cet état de fait, les romanciers ont recours à une stratégie de deuxième niveau, en jouant sur le fait qu’une lecture nouvelle n’est pas seulement une découverte pour le lecteur, mais aussi une re-connaissance. En fait, c’est une même reconnaissance, dans le for intérieur des lecteurs, qui non seulement fonde la lecture sérielle des genres populaires (roman d’amour, roman policier, SF, etc.) et a promu best-sellers des romans aussi différents les uns des autres que Bonjour tristesse, Le Docteur Jivago et Lolita mais aussi, les a rapprochés par leurs enjeux : chacun s’opposait frontalement à une doxa des années 50 propre à sa culture nationale, trois donc, une en France, une en Union soviétique et une aux États-Unis.
Proche du précédent, le module 5 a poursuivi, sous un autre angle, la discussion sur le réalisme, au point d’aller jusqu’à en étudier aussi les alternatives. On a, en effet, d’abord brossé une succincte histoire de cette école littéraire, retraçant son émergence dans la littérature française au XIXe siècle avec Honoré de Balzac, puis Gustave Flaubert et Émile Zola. On l’a caractérisée par quelques traits, découlant tous d’un préalable : pour le roman réaliste, le monde est cohérent et connaissable. Aussi la narration ne cherche-t-elle pas à jouer avec le lecteur mais à l’informer : d’une part, son style tente de se faire oublier pour mettre le plus directement possible le monde sous les yeux de son lecteur et le rendre intelligible et d’autre part, est privilégiée une narration usant de redondances et visant la cohérence. Subséquemment, on a surtout constaté la mondialisation du réalisme, son large déploiement bien au-delà de son sol originel, dans différents pays européens entre les années 1850 et 1890, au début du XXe siècle aux États-Unis, puis dans des cultures apparemment bien plus éloignées de celles des pays occidentaux, comme l’Égypte de l’émergence du sursaut nationaliste nassérien chez Naguib Mahfouz. Et on a pu prendre acte, à travers la convergence d’exemples tirés de différentes littératures nationales, de son fort penchant déterministe et de son pessimisme foncier.
En auscultant quelques-unes des nombreuses variations sur le cliché romanesque de l’immeuble d’habitation comme principe organisateur de la narrativité réaliste, on y a discerné à l’œuvre un premier dynamisme de divergence interne. Même si l’immeuble permet à tous les romanciers la facile juxtaposition de nombreuses vies partageant un même espace-temps, tout en suivant des trajectoires menant à des collisions ou des évitements, les traitements que reçoit ce principe narratif organisateur couvrent un très large empan, allant du réalisme classique d’Alaa El Aswany jusqu’au ludisme pervertissant l’esthétique réaliste elle-même chez Georges Perec.
C’est que le réalisme a servi de socle au roman moderne : en héritant de lui, de son intention « sociologique » de départ comme d’un code, mais aussi de l’exemple de William Faulkner (qui avait promu une société rurale au statut de puissant référent littéraire1), les pays du Sud ont redéfini leurs relations de pouvoir avec les pays du Nord, de manière spectaculaire avec le réalisme magique, à partir du succès de Gabriel García Márquez. Mutation qui, à son tour, s’est rapidement mondialisée, débordant la Colombie, l’Amérique latine et antillaise, le Maghreb, devenant même un code qui aura permis de renouveler le roman européen. Voire, qui aura mis en branle un puissant dynamisme de divergence s’incarnant non plus dans un simple contournement du réalisme ou de sa perversion, mais dans l’active exploration de modes de création romanesque y échappant complètement : outre-réalisme très diversifié, que l’on a vu englober aussi bien l’autofiction à la Zoé Valdés que le fantastique décalé et postsoviétique à la Lyubko Deresh ou à la Gheorghe Crăciun, le miroir postmoderne et déformant qui rend coprésents la maussade réalité roumaine des derniers temps de la dictature et l’éternel dynamisme amoureux du roman pastoral alexandrin.
Après cet examen des relations de la fiction romanesque avec le réel, les modules 6 à 8 ont repris la question de la langue, chacun dans une perspective différente. À partir des Averses d’automne de Tuna Keremitçi, le module 6 a montré comment la langue (en l’occurrence le turc que les deux personnages féminins parlent en Suisse) pouvait être thématisée par le récit mais aussi, à partir de L’art d’écouter les battements de cœur de Jan-Philipp Sendker, comment le récit pensait pouvoir faire l’économie de cette thématisation de la langue. Entre les deux, c’est-à-dire entre franche thématisation et pur évitement, Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud a arboré la manière dont une même langue, le français, permettait, dans la perspective postcoloniale, de mettre en cause une œuvre phare de la période coloniale et en la retravaillant de manière critique, de faire entendre la voix des sans-voix, de nommer le mort anonyme, de donner une signification historique à l’absurde métaphysique selon Albert Camus.
Ce module a ensuite souligné l’ambivalence de la langue, aussi bien facteur de convergence que facteur de divergence. Avec l’exemple de romans sarde (Milena Agus), congolais (Achille F. Ngoye), algérien (Boualem Sansal), ghanéen (Nii Ayikwei Parkes) ou japonais (Yü« Miri), il a rappelé l’importance narrative de l’hétérogénéité sociolinguistique : coexistence de dialectes différents d’une même langue, langues différentes dans un même espace national, langues différentes mais subtilement hiérarchisées dans des contacts internationaux, coexistence parfois présentée sous l’angle de relations de pouvoir, de conflits linguistiques latents, emblèmes de divergences et même de conflits sous-jacents.
Complémentaire du précédent, le module 7 prend à bras-le-corps la question du choix de sa langue d’écriture par le romancier, en commençant par le cas d’une société clivée, Israël. Si une majorité de romanciers juifs écrit en hébreu et de romanciers palestiniens en arabe, une minorité n’en perturbe pas moins cette répartition « évidente », soit en empruntant la langue de l’autre, soit en empruntant une autre langue. Le module approfondit ensuite cette question du choix de la langue d’écriture en étudiant deux cas de figure du renoncement à la langue maternelle, le roman postcolonial et le roman de l’exil.
Une même langue d’écriture, le portugais, a permis de voir comment convergeait et divergeait l’inspiration de romans issus de pays longtemps colonisés par le Portugal : les impasses coloniales de Chiquinho du Cap-verdien Baltasar Lopes ou de L’ultime tragédie du Guinéen Abdulai Sila, le désenchantement postcolonial, version féministe chez Paulina Chiziane ou version caustique chez Pepetela, le découragement social et politique des Angolais Manuel Rui, José Eduardo Agualusa ou Ondjaki. Mais elle a aussi permis de mesurer l’ampleur des variations sur un même thème, comme celui de la nostalgie coloniale, avec Un domaine au Cap-Vert du Cap-verdien Henrique Teixeira De Sousa, Le retour de l’ex-Angolaise Dulce Maria Cardoso et Equador, réécriture « apostériorique » de l’histoire coloniale de São Tomé-et-Principe par le Portugais Miguel Sousa Tavares.
C’est plutôt un même faisceau d’expériences (l’exil, l’abandon de la langue maternelle et le passage au français) qui a permis d’apprécier convergences et divergences dans l’inspiration et les trajectoires sociales du Tchèque Milan Kundera, du Togolais Kossi Efoui, de l’Albanaise Ornela Vorpsi, de l’Argentin Hector Bianciotti, du Chinois François Cheng, mais aussi des variations sur les thèmes de la migration, du désenchantement et de la confusion identitaire qui y sont associés. Thèmes qui ont été exemplifiés avec des romanciers africains aux trajectoires disparates : Bernard Dadié, Jean-Roger Essomba, Calixthe Beyala, Daniel Biyaoula, Alain Mabanckou, Fatou Diome, etc. De manière plus spécifique, dans la lignée d’Eldorado de Laurent Gaudé, c’est de l’immigration illégale que traitent l’Helvéto-camerounais Simon Njami et l’Israélien Liad Shoham. Le module se clôt sur trois cas de figure emblématiques contrastant la relation de l’écrivain face à une culture autre : le refus de la langue et de la culture de la société d’accueil au profit de la langue maternelle et de sa culture (ni anglais, ni français mais yiddish à Montréal, chez Sholem Shtern), l’élection d’une culture étrangère tout en restant dans son pays natal et dans sa langue maternelle (Japon et japonais pour Haruki Murakami pour son inspiration de part en part américaine) et l’émigration ou l’exil dans une langue transnationale restant identique alors que change la culture (on a comparé les choix divergents de romanciers mauriciens, Bertrand d’Espaignet, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Marie–Thérèse Humbert, Ananda Devi, Shenaz Patel, Alain Gordon-Gentil, Nathacha Appanah, Amal Sewtohul, etc.)
Consacré à la traduction, le module 8 a aligné trois problématiques distinctes : une permettant de donner un aperçu de la physionomie du marché de la traduction en français, une autre permettant d’appréhender la fonction de passeur de l’éditeur et du traducteur, et une dernière permettant de rappeler que la fiction romanesque elle-même ne néglige évidemment pas de représenter le traducteur et la traduction.
Il est tout d’abord possible de lire un peu des romans de petites cultures, comme celle du Timor oriental ou de la Moldavie, mais aussi de cultures plus grandes mais mal connues comme celle de la Turquie. Pour le Timor oriental toutefois, ce n’est malheureusement qu’avec un seul roman en français et encore, pas une histoire de l’invasion indonésienne, mais une autre déploration nostalgique de l’empire portugais perdu, Une île au loin de Luís Cardoso. Géographiquement plus proche, la Moldavie reçoit un traitement à peine un peu meilleur avec la traduction des romans de Savatie Baştovoi, Les lapins ne meurent pas et de Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie (2014)2. Quant au roman turc, si l’on retient que le succès et la reconnaissance d’Orhan Pamuk peuvent constituer l’arbre masquant la forêt, qu’Elif Shafak ou Mehmet Murat Somer ont d’honorables succès (critiques et marchands) et qu’ils avaient été précédés sur ce chemin par Yaşar Kemal, le bouquet d’auteurs suivants illustrerait une situation discordante. Outre ceux ignorés de la traduction (Yiğit Bener) ou très tardivement traduits (Sait Faik Abasiyanik, Sabahattin Ali), ceux qui ont été traduits en français n’ont pas forcément rencontré un public substantiel alors que certains avaient acquis le statut de célébrité dans l’univers turcophone (Enis Batur, Adalet Ağaoğlu). Cela dit, le sort d’un Ahmet Hamdi Tanpinar est quand même plus enviable que celui des romanciers nommés précédemment. On a aussi vu que ce n’est peut-être pas seulement parce que dans l’histoire des deux derniers siècles, la Turquie a été plus proche de l’Allemagne ou du Royaume-Uni que de la France que les traductions françaises ne reflètent qu’imparfaitement le roman turc, mais sans doute à cause de l’image anatolienne et archaïsante qu’avait fortement fixée Un village anatolien de Mahmout Makal. Cette image se voit aggravée par le décalage temporel entre la parution des originaux et celle de leur traduction en français (comme pour Yaşar Kemal, Ferit Edgü ou Yusuf Atılgan) alors que se trouvent bien des thématiques tout à fait en phase avec les préoccupations immédiates des lectorats occidentaux chez Nezihe Meriç, Leylâ Erbil, Aslı Erdoğan ou Hakan Günday.
La fonction de passeur a été illustrée par de courageux et infatigables petits éditeurs, centrés sur la traduction, chacun avec ses affinités culturelles : les Allusifs à Montréal, les Éditions des Deux Terres (largement centrées sur le roman en anglais) à Paris, Gaïa Éditions à Montfort-en-Chalosse, Philippe Picquier à Arles et Métailié à Paris. Parfois passeurs de classiques ignorés (comme Natsume Sôseki chez Philippe Picquier, J. M. Machado de Assis chez Métailié), il arrive que certains de leurs auteurs rencontrent un succès marchand bienvenu, comme Leif Davidsen chez Gaïa, Luis Sepúlveda ou Leonardo Padura chez Métailié.
Les traducteurs ont encore plus droit à ce titre de passeurs. Le module a rappelé que la diversité de leurs conditions de travail est objectivement observable dans la reconnaissance symbolique et monétaire qu’ils reçoivent, qui même dans les meilleurs des cas, reste en deçà de leurs mérites. Leur patient travail, respectueux, effectué dans l’ombre, en fait des rouages essentiels de tout artisanat et donc de tout marché de la traduction.
C’est ce que reconnaissent des romanciers, parfois eux-mêmes aussi traducteurs, en promouvant des traducteurs au statut de héros de roman — ce qu’ont illustré des exemples québécois, mais aussi des romans français et traduits, tous très différents les uns des autres. Non contents de cette simple fictionnalisation du traducteur, certains romanciers jouent avec le statut de leur fiction et la fictionnalisent au carré en la faisant passer pour une traduction.
Notes et références
[1] Souvenez-vous qu’à ce sujet, le module introductif vous renvoyait à Pascale Casanova (2008).
[2] Nous reparlerons de ce roman un peu plus loin dans ce module.