Module 9. Communication romanesque et relations internationales
Lecture et relations internationales
Tout en tenant compte de ce qui s’éloigne dans notre rétroviseur, du chemin parcouru pour en arriver là, voici qu’un nouveau paysage apparaît devant nous. Au-delà de la problématique des configurations culturelles de la communication mise en place par le roman et de celle du jeu qu’y introduisent les acteurs, de l’auteur au lecteur, de l’éditeur au traducteur, se profile une dernière question sur la pertinence de la lecture de romans dans une formation en relations internationales.
- Et c’est maintenant que vous y pensez, à la toute fin du cours ! Effectivement, en quoi la lecture de romans venus d’ailleurs ou manifestant l’altérité participe-t-elle aux relations internationales? En quoi la littérature peut-elle s’avérer utile, précieuse vous semblez dire, pour les sciences politiques en période de mondialisation?
- C’est vrai. Tous les romans mentionnés ne thématisaient effectivement pas directement les relations internationales; une bonne partie d’entre eux mettaient moins sur l’avant-scène les grands ensembles familiers aux études internationales (États, nations, pays, organismes supranationaux; communication diplomatique, guerres civiles, guerres et conflits frontaliers; fédérations, confédérations et minorités, etc.) que de bien plus petites communautés (groupes d’amis, de connaissances, de collègues, familles, couples, rencontres de hasard, voire personne seule, etc.).
- Ah, c’est vous qui le dites ! En un mot, vous reconnaissez qu’il semblerait a priori que la perspective spontanée de la littérature, la singularité, ne soit pas la plus directement pertinente aux études internationales.
- Vous allez bien vite en besogne ! Avant de jeter le bébé avec l’eau du bain, je vous propose un petit détour par les écoles théoriques en études internationales. Ce sera notre dernière problématique générale, à portée synthétique.
Les théoriciens réalistes1 placent la volonté de domination de l’Homme et des États au centre de leur réflexion; le néoréalisme offre une version plus structurelle du même pessimisme2. Contre ce pessimisme, les théoriciens libéraux3 sont attentifs aux convergences internationales, notamment en matière de sécurité ou de droit; ce sont elles qui peuvent faire sortir les États de l’anarchie qui selon les réalistes, constitue l’état du monde; ce sont elles qui peuvent aboutir à terme à des liens plus puissants entre États, déboucher sur une « société d’États ». Les théoriciens critiques4 retrouvent, eux, dans le système international, l’inégalitarisme qui régit les rapports entre classes dans une société. Pour toutes ces écoles de pensée, la fiction narrative ne peut, au mieux, que servir de réservoir d’exemples. Ce qui n’est pas rien, mais constitue une fonction subalterne de part en part.
En revanche, sceptiques à l’endroit des constantes invariables (volonté de domination, intérêt des États, structure des systèmes, etc.) et de l’exclusivité du jeu à somme nulle dans les conflits interétatiques (l’État qui gagne fait obligatoirement perdre son adversaire), enclins à penser à la fois que les configurations historiques dont un acteur dépend surdéterminent sa compréhension et son action, et que sa compréhension et son action ne sont pas solipsistes mais largement issues d’échanges avec d’autres acteurs pris dans les mêmes configurations historiques, le paradigme constructiviste pourrait ouvrir à la lecture de romans une fonction plus émancipée. Dans ce paradigme, un Alexander Wendt (1999) propose la théorie constructiviste qui occulte le moins l’existence des constantes dans le réel (pouvoir, intérêts, structure, société d’États, etc.) ou le constat de l’anarchie primordiale du monde, de conflit permanent à la Thomas Hobbes tant qu’il n’y a pas de « contrat social » instaurant une souveraineté (celle du roi ou d’une représentation démocratique) pourvue d’une autorité suffisante (pour Hobbes, très autoritaire, le Léviathan). Avec un optimisme mesuré, Alexander Wendt parvient à concilier fond conflictuel, constantes réelles et dialogue, en historicisant tous leurs éléments : par principe, alors que le conflit est un risque permanent, le dialogue peut toujours s’établir ou se rétablir, voire doit toujours l’être et l’état des choses peut se voir changé par l’interaction des acteurs.
Plus proche des études littéraires qu’Alexander Wendt, mais de manière tout aussi pertinente pour notre propos, Francis Jacques (1985, p. 117-131) permet de préciser ce que l’on entend par dialogue en distinguant dialogue, conversation et négociation, dans une tradition, il est vrai, très différente, celle de la philosophie du langage et en une sorte de long approfondissement du dialogisme de Mikhaïl Bakhtine5.
Mélange de tons, de genres, « d’impulsions, de récits et de politesse », la conversation est « travaillée par la poussée individuelle du désir de reconnaissance et par le besoin de projeter une image complaisante de soi. Toute l’ambiguïté du paraître » (p. 117). Elle ne fait que masquer de fortes contraintes sociales puisque les locuteurs y amènent leur statut social. « […] Dans la sociabilité conversationnelle, la relation d’appartenance au groupe l’emporte sur la relation de réciprocité. » (p. 120). En revanche, dans le dialogue, la tâche d’éclaircissement de son objet, des présupposés et des concepts mobilisés tend à une construction mutuelle et réciproque des partenaires, spontanément plus égalitaire.
Par ailleurs, c’est leur contexte, leur objectif, le type de consensus atteint et l’instanciation institutionnelle qui distinguent négociation et dialogue. La négociation, inséparable du conflit, du rapport de force, ne dédaigne pas des moyens persuasifs de combat — surenchère, menace, bluff, etc.; toutes choses étrangères à la confrontation dialogale. L’objectif de la négociation est un compromis entre des intérêts fortement divergents; celui du dialogue, « une quête désintéressée et pacifique du sens et du vrai » (p. 126). Là où chacun des négociateurs tente de minimiser les pertes (force, statut, etc.), le dialogue permet plutôt aux « interactants » d’articuler rationnellement leurs différences pour approfondir et non pas fausser les idées nouvelles, surgies de la confrontation. La négociation est affaire de porte-parole et de manœuvriers (le négociateur représente un mandataire dans une joute; il cultive l’ambiguïté) tandis que le dialogue, lui, tente de faire avancer le sens mis en commun.
Certes, entre des interactions encore faiblement qualifiées et le dialogue centré à la fois sur l’autre et sur le sens mis en commun tel que Francis Jacques le définit, l’empan est considérable, mais on comprend bien que quelle que soit la forme prise par l’interaction, de faible à forte, c’est elle qui peut modifier le fond conflictuel et les constantes réelles : en instituant ce qui pourrait devenir un dialogue riche.
- Sans doute. Mais vous annonciez un détour et je ne vois pas en quoi ça concerne l’intérêt de la lecture de vos romans dans une formation en études internationales…
- Avec ce que vous avez lu vous-même, ce ne sont plus vraiment mes romans, mais aussi un peu les vôtres, convenez-en ! Cela dit, je vous réponds sur le fond. Dans la lecture, le romancier offre à son lecteur la singularité de son roman. Il peut certes vouloir en imposer par ses connaissances, imposer son magistère, garder la main, etc.
- Sans dire qu’on en a vu ne pas hésiter à prendre leur lecteur à rebrousse-poil par leurs thèmes ou leur ton…
- Tout à fait. Et même vouloir jouer avec ce lecteur, et peut-être engager quelque chose d’aussi riche que le demande le dialogue le plus exigeant, à la Francis Jacques; voire, le faire justement en paraissant tenir son lecteur à distance, le décourager. Chaque communication littéraire a son profil propre et chaque lecteur répond comme il l’entend à la sollicitation de la fiction qu’il est en train de lire.
- Vous voudriez dire que romancier et lecteur sont les acteurs d’une sorte de communication littéraire?
- Bien vu ! La lecture, c’est effectivement ce dialogue dans lequel un être fictif, un récit construit par le langage, parle à l’intelligence du lecteur, à sa mémoire et à son imagination. Il n’est même pas nécessaire que l’angélisme communicationnel inspire la fiction; au contraire, c’est parfois de montrer l’échec des formes que prend la compréhension de l’Autre qui rend une fiction somptueuse — que l’on pense, par exemple, au superbe et volumineux roman choral de Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux (2008), dont le noyau consiste à décliner les tournures que prend le malentendu entre cultures et entre personnes.
- Vous m’avez encore perdu. On parle de théories en sciences politiques et on passe à la lecture. Je ne vois pas le lien.
- Ne trouvez-vous pas une ressemblance entre cette dimension communicationnelle de la lecture et l’optimisme mesuré et politologique du constructivisme d’Alexander Wendt? Voici peut-être donc la réponse à la question de tout à l’heure : dans une formation en sciences politiques, on devrait lire des romans pris dans les multiples configurations imposées par la mondialisation, parce qu’on veut s’entraîner à comprendre l’Autre, à devenir agile lorsque l’on entre en relation avec lui, parce que l’on a compris que chacun des deux peut être affecté voire changé par la relation. On devrait lire des romans parce que, plus clairement que la communication diplomatique, ils disent la vérité intime des relations de pouvoir, même s’ils errent. On devrait lire des histoires plus ou moins inventées parce que les relations internationales n’existent pas seulement au niveau macrorelationnel, entre États, ONG ou organisations supranationales mais aussi, entre acteurs singuliers dont le dialogue peut redonner du jeu aux configurations, aux structures, aux constantes dans le réel. Voire peut concourir à les modifier.
Notes et références
[1] Comme Hans Morgenthau, Raymond Aron ou Samuel Huntington.
[2] Comme celui de Kenneth Waltz.
[3] Comme Hedley Bull.
[4] Comme Antonio Gramsci ou Jürgen Habermas.
[5] Dont Tzvetan Todorov (1981) avait donné une anthologie.