Module 2. En amont de l’acte de lecture

Grandes langues, grandes littératures?

Facilement réapplicable, quelle autre problématique pourrait faire surgir cette idée de territoire de la langue dans l’exploration du roman saisi par la mondialisation? Le mandarin étant la plus parlée des langues du monde, pour choisir d’autres romans, quel niveau de détermination assigner aux aires linguistiques, à leur taille? Avec le hindi, l’anglais, l’espagnol et le malais, ce groupe représente environ le même pourcentage de la population mondiale (25 %) que l’ensemble des locuteurs des 10 000 langues parlées par moins de 40 millions de personnes. Or, l’importance des littératures romanesques de ces langues les plus largement parlées ne reproduit en fait pas du tout leur importance quantitative. Ainsi, importante, la fiction narrative en mandarin l’est par rapport à celle de la fiction narrative en hindi ou en malais, alors qu’elle devient secondaire par rapport à celle de la fiction narrative en anglais (langue du Royaume-Uni de Defoe et des États-Unis, l’anglais a aussi statut de langue officielle notamment en Afrique du Sud, au Ghana, au Nigéria, à Malte, en Australie, aux Philippines, aux Tonga, au Canada, au Belize, en Jamaïque, en Indes, à Singapour) ou en espagnol (langue de l’Espagne de Cervantès et de ses possessions africaines les Canaries, Ceuta, Melilla ainsi que de dix-neuf pays d’Amérique latine).

Le malais et le hindi sont eux aussi des géants linguistiques. Pour le malais, interprétation diastolique, cette langue est parlée par plus de 250 millions de locuteurs et, interprétation systolique, plus de 40 langues s’y apparentent (le malais est la langue officielle de la Malaisie, du sultanat de Brunei (enclavé dans l’état malaisien de Sarawak), de Singapour et en Indonésie, on le nomme indonésien). Toutefois, la production romanesque en malais reste relativement modeste et la portion traduite en français l’est encore plus. Je reviens donc à l’acte de lecture, avec un petit test : qui a lu Pak Samad? Ce journaliste, admirateur et émule de Jean-Paul Sartre, a même le statut d’Écrivain National depuis 1985, plus haut titre honorifique dans son pays. Ce qui est non seulement payant mais aussi institutionnalisant. Payant puisqu’outre un prix en espèces, la publication et la traduction de ses ouvrages sont prises en charge, que ses livres entrent dans les programmes scolaires. Institutionnalisant puisque ce titre lui sert de paratonnerre politique quand il prend publiquement des positions extrêmement critiques contre son gouvernement. Or, Salina (1997 [1961]), son roman le plus connu, a été traduit dans une dizaine de langues mais n’a paru en français que 36 ans après sa parution originale (en 1961), noyé dans la production mal distribuée de L’Harmattan. Qui a lu ce roman de l’abjecte pauvreté singapourienne d’après la guerre, aux antipodes de l’image actuelle d’arrogante richesse de cette ville-État? Les anciennes chèvreries transformées en bidonvilles pour répondre à la crise du logement; le chômage comme perspective pour les cyclopousses qui vont être remplacés par des autobus et des taxis; l’analphabétisme et la prostitution aussi. Même si son auteur est reconnu chez les siens, son roman ne fonde pas vraiment un canon : auteur presque inconnu dans la francophonie même s’il prêtait allégeance à un maître occidental reconnu, Pak Samad n’a pas du tout profité du gigantisme linguistique du malais dans la République des lettres.

Plus récent, le très autobiographique Les Guerriers de l’arc-en-ciel (2014) d’Andrea Hirata a eu un succès de best-seller en Indonésie, élargi par le succès de son adaptation cinématographique par Riri Riza1. Sur l’île de Belitong à Sumatra, tenus à l’écart de la richesse générée par la mine d’étain exploitée par une organisation gouvernementale, à l’initiative d’un vieil enseignant et d’une jeune institutrice qui enseignent sans salaire, dix jeunes écoliers pauvres, contre vents et marées, en travaillant après les heures de classe, tentent de sauver leur petite école, une cambuse qui menace ruine. L’impact émotionnel de cette histoire, racontée par l’un des enfants, a été tel dans son pays que les élèves réels et leur institutrice sont devenus des héros, que la petite école est devenue une destination touristique très prisée, que le village s’est reconverti en village « littéraire ». Quoique mieux traité que le roman de Pak Samad, largement traduit (dans une trentaine de langues), hors de son pays, il n’en est pas moins resté bien éloigné du statut de best-seller qui a été le sien en Indonésie.

Pour le hindi, 230 millions de locuteurs l’ont comme langue maternelle, auxquels on peut rajouter les 80 millions de locuteurs natifs de l’ourdou2 et doubler le tout par ceux qui la pratiquent comme langue de communication. Or, Pak Samad semble avoir bénéficié d’un traitement de luxe si on le compare au destin éditorial étriqué de Mohan Rakesh, pourtant l’un des pionniers de la littérature en hindi dont on ne trouve, en français, qu’une nouvelle dans un recueil paru, lui aussi, chez L’Harmattan. Et si le plus récent romancier pakistanais, Mohammed Hanif, est immédiatement traduit, c’est qu’il écrit en anglais — son satirique roman Attentat à la mangue (2009) racontant les complots en compétition pour assassiner le général dictateur Zia ul-Haq, se voyant même attribuer le Commonwealth Book Prize dans la catégorie « premier roman » (Best First Book).

Une telle disparité vaut pour des groupes de langues moins abondants. Si on peut superficiellement comparer le birman et le néerlandais (respectivement 22 et 28 millions de locuteurs), c’est en négligeant que le premier n’est parlé qu’en Birmanie (Myanmar)3 et encore, pas par tous les citoyens de ce pays multilingue très multiethnique (plus de 56 millions d’habitants) et que sa littérature, longtemps soumise à la censure, est peu propice au réalisme alors que le néerlandais se parle partout aux Pays-Bas mais est aussi transnational (notamment parlé en Belgique, au Suriname, à Curaçao4, etc.) et que s’y ajoutent les afrikaansophones (7 millions de locuteurs). Même si le roman-fleuve réaliste d’U Kyee, Le Marchand d’oseille, date de 1905 (il n’a pas été traduit en français), sans surprise, le roman birman est parcimonieux, très rarement traduit et chichement distribué — que l’on pense à La mal aimée (1994) de Ma Ma Lay, le plus populaire en Birmanie, lui aussi traduit chez L’Harmattan5. Alors que beaucoup de romans sont traduits du néerlandais : les romans policiers de Janwillem van de Wetering, Saskia Noort ou Deon Meyer, les romans en anglais et en afrikaans d’André Brink, ceux de Cees Nooteboom, de Hella Haasse et de Harry Mulisch, etc. Sous le titre L’Assaut (1986), Fons Rademakers avait porté à l’écran L’attentat (1984) de Mulisch, traduit dans une vingtaine de langues; le film avait même remporté l’Oscar et le Golden Globe du meilleur film étranger. Ce qui n’empêche pas que les romanciers néerlandophones importants restent très inégalement traduits puisqu’un Jan Wolkers ou un Willem Frederik Hermans le sont relativement peu. Question de proximité géographique avec la francophonie ? Certes, la très francophile Hella Haasse a même habité en France une dizaine d’années mais le cas de Breyten Breytenbach montre d’autres affinités possibles. Si une telle proximité géographique n’existe pas vraiment pour ce Sud-Africain, c’est par le choix de la langue d’écriture de son premier roman, Mémoire de poussière et de neige (1989) et par son histoire personnelle qu’il en aura institué une autre. Le livre est, en effet, rédigé en anglais et non en afrikaans6; en outre, forcé à l’exil en France pour être tombé sous le coup du Mixed Marriages Act après avoir épousé une Vietnamienne, cet actif militant antiapartheid, fondateur d’un réseau de résistance, capturé dans son pays, échappant de peu à une condamnation à mort, rescapé grâce à l’intervention du président François Mitterrand, est ultimement devenu citoyen français. Affinités fusionnantes (tous ses livres seront traduits) qui n’auront en rien écorné l’étrange singularité de son roman, faite de truculence et d’accablement, constitué de la lettre de Meheret, la journaliste éthiopienne présentant son père et son ahurissante famille à son bébé à naître, puis de celles écrites par Maro, son conjoint, comédien métis, sud-africain et emprisonné — qui racontent à son père à lui sa mission antiapartheid, le piège tendu, sa capture, sa condamnation à mort et le scénario d’un film (la mort lente d’un condamné politique).

La disparité peut prendre d’autres formes encore. Par la taille, de petites langues comme le slovaque et le danois (respectivement 6 et 5,5 millions de locuteurs) sont mieux comparables. Les deux débordent des frontières : elles sont officielles en Slovaquie et au Danemark mais se parlent aussi, pour le slovaque, par des minorités en Autriche, Croatie, Voïvodine, Ukraine, Roumanie, Pologne, sans compter la diaspora et pour le danois, au Groenland, en Islande, dans le Schleswig-Holstein allemand et aux Îles Féroé. Néanmoins, déjà peu abondante, la production des romanciers slovaques est chétivement traduite : certains pas du tout, comme Ivan Kadlečík ou Pavel Hrúz, d’autres tardivement (paru initialement en 1963, à l’époque de la Tchécoslovaquie, l’autobiographique Une saison à Paris de Dominik Tatarka doit attendre trente ans). Alors, qu’est-ce qui aura valu un plus facile destin éditorial en France à L’année de chien – L’année des grenouilles (1991) de Martin M. Šimečka? Peut-être le message de ténacité et l’inconfortable statut de son auteur après la partition de la Tchécoslovaquie — Šimečka s’y était opposé, lui, né à Bratislava de parents tchèques, bilingue, antinationaliste, considéré par le nouveau pays comme un traître.

Tout aussi modestement connu, le roman danois n’en diffère pas moins notablement de son homologue slovaque grâce à Karen Blixen. Après une première traduction, en 1942, de La ferme africaine (2005 [1937]) et de nombreuses réimpressions, le succès de son adaptation à l’écran par Sidney Pollack, sous le titre Out of Africa (1985, sept oscars, trois golden globes, etc.), incite à retraduire le roman en 2005. C’est aussi le succès du film Le Festin de Babette (1987) du Danois Gabriel Axel (Oscar du meilleur film en langue étrangère) qui ramène les projecteurs sur Karen Blixen — la traduction du Dîner de Babette était parue en 1961.

Le Baromètre Calvet des langues du monde7, qui mesure les 563 langues de plus de 500 000 locuteurs, matérialise notamment l’importance de leur fonction véhiculaire (régionale ou internationale), le taux de fécondité de leurs locuteurs, leur statut dans les frontières nationales, leur relation à l’indice de développement humain (IDH), leur importance culturelle (depuis les traductions en tant que langues sources ou langues cibles jusqu’au nombre d’articles Wikipédia, depuis les prix littéraires internationaux jusqu’au taux de pénétration Internet, etc. Pour caractériser le statut d’une langue, on doit donc aussi considérer bien d’autres variables que le seul nombre de ses locuteurs ou sa seule extension géographique. Ainsi, ne sera-t-on pas surpris que l’importance d’une aire linguistique peut avoir une relation avec l’importance de sa production littéraire, comme les États-Unis ou le Brésil mais qu’il ne s’agit pas d’une relation univoque universelle. En effet, certains pays possédant de nombreux locuteurs ne produisent que relativement peu de romans, comme la Chine, l’Inde, le Pakistan, l’Indonésie; d’autres, presque pas, comme la Birmanie ou la Namibie. Rappelons aussi que les aires linguistiques et les frontières des États ne se superposent pas toujours, loin de là. L’anglais, hors du Royaume-Uni et des États-Unis, a ainsi statut de langue officielle notamment en Irlande, en Afrique du Sud, au Ghana, au Nigéria, à Malte, en Australie, aux Philippines, aux Tonga, au Belize, en Jamaïque, en Inde, à Singapour. L’allemand, hors de l’Allemagne, de l’Autriche et du Liechtenstein, est aussi langue officielle, avec d’autres, en Suisse et au Luxembourg mais aussi, plus minoritairement, en Belgique et en Italie (dans le Tyrol du Sud); il est langue régionale au Danemark (dans le Nord-Schleswig), il survit plus ou moins fortement minoritaire en Pologne, en Tchèquie, en Slovaquie, en Roumanie, au Kazakhstan. L’anglais et l’allemand sont d’importantes puissances littéraires.

En revanche, même si, comme l’allemand, le mongol est une langue-toit et qu’elle regroupe différents dialectes parlés en Mongolie (il y est langue officielle), en Russie (bouriate et kalmouk) et en Chine (en Mongolie intérieure et très minoritairement au Dongbei et au Gansu), sa littérature romanesque s’avère mince, peu traduite. Paradoxalement et malgré les plus de 6 millions de locuteurs mongols, le romancier mongol8 le plus célèbre à l’étranger, Galsan Tschinag, écrit surtout en allemand9 ! Plusieurs des ouvrages de ce romancier et chaman désireux de faire connaître sa culture, sa religion et leurs contradictions ont été traduits en français sans pour autant lui valoir une notoriété significative10. Parmi une œuvre surtout constituée de récits largement autobiographiques11, on trouve néanmoins un roman historique se déroulant dans les mêmes paysages du Haut-Altaï mais au XVIIIe siècle, L’enfant élu (2008).

La taille de l’aire linguistique, objectivement chiffrable, s’avère donc moins décisive que de plus impondérables, plus qualitatives considérations comme les affinités ou les auteurs-phares.

Notes et références

[1]Ce plus important box-office du cinéma indonésien a non seulement incité Riza à proposer une suite, Sang pemimpi, l’année suivante, mais Laskar Pelangi a aussi été décliné en comédie musicale et en album-concept (par le groupe pop Nidji).

[2]En fait, écrite en caractères devanagaris dans la culture hindoue et en caractères arabes dans la culture musulmane, c’est bien d’une même langue qu’il s’agit, parlée au nord du sous-continent indien.

[3] Si l’on ne tient pas compte de l’émigration, surtout en Thaïlande, depuis la dictature militaire.

[4] Sans dire que les néerlandophones constituent plus de 80 % des locuteurs du pays, que (presque) tous les immigrants, issus de groupes hétéroclites, parlent néerlandais et que la politique d’immigration fonctionne surtout au frein.

[5] Pour lire une histoire birmane, il est en fait plus facile de se tourner vers L’art d’écouter les battements de cœur (2014) de Jan-Philipp Sendker, un roman allemand. Le module 6 y reviendra.

[6] Tous ses livres en anglais auront le même traducteur.

[7] wikiLF. « Baromètre Calvet des langues du monde », FranceTerme, Délégation générale à la langue française et aux langues de France (ministère de la Culture et des Communications).

[8] Il est précisément touva, ce peuple qui pratique le khöömii, le chant diphonique.

[9] Né en 1944 dans une famille d’éleveurs nomades, sa jeunesse s’est déroulée dans les steppes du Haut-Altaï. Après ses études secondaires à Oulan-Bator, un programme de coopération entre pays communistes lui permet d’étudier la linguistique à Leipzig, en RDA. Sa première parution, Ciel bleu : Une enfance dans le Haut-Altaï (1999), devait recevoir le prix Adalbert-von-Chamisso, qui honore un auteur étranger écrivant allemand.

[10] Ce qui constitue un indice du dévouement à sa cause de ses éditeurs français, Picquier et Métailié, et de ses traductrices, Dominique Petit, Françoise Toraille et Isabelle Liber, reflet peut-être de la générosité de l’auteur qui distribue une partie de ses gains à des œuvres mongoles.

[11] Comme Ciel bleu : Une enfance dans le Haut-Altaï (1999), Le Monde gris (2001), Chaman (2012), La caravane (2012).