Module 4. Lecture et coopération

Vraisemblance et coopération interprétative

En fait, contrairement à ce que laisse entendre cette troisième forme de prétention à la vraisemblance, on mesure sans doute moins l’authenticité de la fiction à la fiabilité de sa documentation (même si ceci fait aussi partie du processus mental déclenché chez le lecteur) qu’à la « coopération interprétative1 » qui lui est demandée par le régime du probable — « ce fait raconté est-il possible ou au moins, plausible? » Voici maintenant trois livres, bien différents les uns des autres, qui illustreraient trois stratégies visant à solliciter cette coopération interprétative; de manière retorse mais chacun à sa façon, les trois visent à conduire le lecteur à se prouver à lui-même que la fiction est crédible : Les Villes Romantiques (1990) de Judith Belisha, Vies de geishas (1934) de Kikou Yamata et Félidés (1992 [1989]) d’Akif Pirinçci.

« Le livre s’inspire de la réalité », dit l’un; « la réalité est interprétée, voire enrichie, par le livre », rétorque l’autre. C’est sur cette figure du comble qu’Harlequin, pourtant éditeur de romans, proposait un guide touristique des villes romantiques. Il s’agit de confirmer ce qui est attendu par la lectrice. La réinterprétation nord-américaine d’un réservoir de clichés romantiques datant du XIXe siècle ne semble attendre que la vérification touristique dans la réalité, par la lectrice à hauteur de ce romantisme, rêvant déjà peut-être devant un catalogue d’agence de voyages. Or, plutôt que sur cette réalité touristique, le prière d’insérer des Villes Romantiques. Guide insiste sur l’ethos de son auteure :

  • Journaliste free-lance, passionnée de voyages et d’équitation, Judith Belisha partage son temps entre Paris, Londres, New York et Deauville, où, sur la plage, vous la verrez peut-être lancée au galop de Toblano, son cheval préféré.
  • Destination : le rêve…
  • Avec Judith Belisha, laissez-vous emporter au gré des pages de ce guide vers les cités romantiques, modelées par l’histoire, façonnées par l’amour.
  • Tournoyez avec elle sur un rythme de valse au pays de Sissi. Enivrez-vous avec elle de senteurs capiteuses et de saveurs étranges dans les cités mauresques, ou rêvez à Scarlett et aux aventuriers d’antan dans les contrées du Nouveau Monde.
  • Âmes romanesques, voici le livre de l’amour et du voyage : partez, évadez-vous, la passion vous attend…

Plus question de confirmation dans Vies de geishas mais plutôt de contrepied à un roman antérieur : la première opération demandée par Kikou Yamata à la coopération interprétative de son lecteur est de suspendre ce qu’il croit savoir de la féminité dans la culture japonaise. Kikou Yamata, c’est-à-dire mademoiselle « Chrysanthème », fille du consul japonais à Lyon, écrivaine mondaine binationale, fait œuvre de passeuse culturelle entre son Japon natal et sa culture française d’adoption; mais pas par le truchement d’un discours publicitaire mettant de l’avant sa légitimité incontestable de passeuse. L’avant-propos du livre offre plutôt au lecteur une sorte de mode d’emploi préalable. Il précise que les histoires qui suivront « ne sont pas inventées ». Plus spécifiquement, l’avant-propos annonce que le livre dont le lecteur s’apprête à entreprendre la lecture forme une sorte de contre-discours. Il répond à des représentations fantaisistes antérieures, titillantes et misogynes, que Pierre Loti avait imposées dans son best-seller Madame Chrysanthème (1888), surtout celle du mariage par contrat renouvelable. Rude tâche puisque Loti avait acquis une respectabilité d’académicien2, ajoutée à celle de son ethos de témoin. Il avait, en effet, une connaissance du Japon par le voyage et une connaissance de la culture par l’intimité du mariage puisqu’il avait un temps été marié à une jeune Japonaise selon ce rite, Okané-San, dite justement Kikou-San. Affaire de noms propres et d’honneur national : on comprend que mademoiselle Chrysanthème ait tenu à corriger cette Madame Chrysanthème.

Encore plus loin de la compacité du discours publicitaire d’Harlequin, remarquez la subtilité de ces treize insolites notes sur les chats qu’Akif Pirinçci adjoint à son roman Félidés (1992 [1989]); elles ne sont pas un simple appendice savant ajouté à une fiction fantaisiste. Bien sûr, pour appâter le chaland, le prière d’insérer a déjà vendu la mèche : Francis, le narrateur, est un chat. Toutefois, rien n’altère le plaisir des premières pages où l’auteur, à coup de préalables narratifs à l’ancienne, de passés simples et de considérations générales, instaure pleinement Francis dans son statut de narrateur en première personne, se payant même le luxe ironique de faire de son compagnon Gustav un écrivain. Jusqu’au moment où le lecteur tombe sur le passage suivant, dont la drôlerie réside justement dans l’invraisemblance qu’un chat puisse tenir la plume pour écrire un roman : « Faisant fi des réalités territoriales de ce quartier, un congénère avait impudemment laissé une carte de visite nauséabonde contre le montant de la porte. Mon entrée dans les lieux clarifiant désormais les rapports de propriété, je ne me privai pas, bien sûr, d’apposer ma propre signature contre ledit montant de porte » (p. 14).

Pirinçci demande donc à son lecteur de lui accorder un univers où les chats écriraient, parleraient, assassineraient, un univers plus proche de celui du Chat botté que d’un traité sur les comportements des félidés. La vraisemblance de roman policier dont un chat est le héros semble donc entièrement relever de la fable et de sa morale. Du coup, à quoi servent donc ces notes savantes de clôture sur la vie féline? À inciter le lecteur à penser que lire dans ce roman une histoire fantaisiste n’est peut-être pas suffisant? Si tel est bien le cas, la brève notice biographique de l’auteur « d’origine turque, Akif Pirinçci vit à Bonn » de la quatrième-de-couverture pourrait offrir une nouvelle piste de relecture. En étant chat, Francis n’a ni à être Turc ni à être Allemand; en étant chat, le narrateur neutralise sa situation de romancier immigrant. Habile stratégie3, si l’on en croit le succès du roman, en Allemagne et ailleurs.

Notes et références

[1] On l’a vu, l’expression est d’Umberto Eco (1985).

[2] En 1891.

[3] On pourrait, notamment, la comparer à celle de Feridun Zaimoglu (2003).