Module 8. Traduire
Éditeurs et traducteurs : passeurs
Pour permettre aux œuvres de ces romanciers d’atteindre un lectorat francophone, en aval des littératures nationales imprimées dans d’autres langues, doit intervenir cette fonction de passeur, incarnée à la fois dans la politique de traduction de chaque éditeur et dans le travail des traducteurs. Le module 1 avait brièvement évoqué cette fonction de certaines maisons d’édition; ici nous mettrons en regard quelques maisons d’édition essentiellement consacrées à la traduction : les Allusifs, les Éditions des Deux Terres, Gaïa Éditions, les Éditions Philippe Picquier et Métailié. Voilà qui permettra de mesurer l’empan des dispositions des éditeurs à offrir des traductions et celui de leurs conceptions de leur fonction de passeur.
Dans une ville où se publie le plus gros du roman québécois, outre des nouvelles de Virginia Woolf et de Timothy Findley, les Allusifs de Montréal, avec leurs courts romans, cherchent non seulement à rapprocher l’une des deux solitudes canadiennes (en traduisant des Canadiens anglais comme K. D. Miller, Elizabeth Smart, Mary Swan, Tony Burgess, Dean Garlick, Mitch Parry, Ian Orti, Craig Shreve, Hayden Trenholm) non pas de l’autre, mais d’une polyphonie culturelle — les voix de Claire Legendre (Française qui a vécu à Rome et à Prague avant Montréal) ou de Pan Bouyoucas (Grec né au Liban vivant à Montréal et écrivant en français), mais aussi celles de la diversité européenne (voix italienne avec Evelina Santangelo, polonaise avec Justyna Bargielska, néerlandaise avec Willem Jan Otten, portugaise avec Mário de Carvalho et Afonso Cruz, française avec Eveline Rapoport).
Aux Éditions des Deux Terres, qui publient essentiellement de la traduction, quelques essais mais surtout des romans : face aux signatures anglophones bien connues de ses thrillers et de ses suspens (Jeffery Deaver, William Ryan, Ruth Rendell, Patricia Cornwell, etc.), celle du Brésilien Jô Soares a l’air bien chétive. Ce que s’empresse d’ailleurs de démentir son roman policier un peu loufoque, Les yeux plus grands que le ventre (2013), histoire d’une enquête à Rio de Janeiro, la veille de la Seconde Guerre mondiale, sur une série de meurtres frappant une prostituée polonaise, une religieuse gourmande, l’attachée de l’ambassade d’Allemagne, des jeunes femmes de la bonne société; femmes apparemment bien diverses mais toutes très grosses. C’est au commissaire Noronha et à Esteves, un ex-flic portugais devenu pâtissier, qu’il échoit non seulement de découvrir le meurtrier sériel mais aussi de rassurer les femmes de Rio. Cela dit, aussi différents les uns des autres que soient le célèbre Écossais (et Zimbabwéen) Alexander McCall Smith et sa série mettant en scène Isabel Dalhousie, la Canadienne très primée Jane Urquhart, le plus britannique de tous les Japonais Kazuo Ishiguro, l’Indienne Rupa Bajwa et son très réaliste et très amer premier roman, le regard rétrospectif de Siddharth Dhanvant Shanghvi sur les nantis kitsch de l’Empire britannique de l’Inde des années 20 ou celui de la très cosmopolite Bengali Tahmima Anam sur la Guerre de libération du Bengladesh en 1971, ils partagent tous le fait d’avoir été traduits de l’anglais. La politique des Éditions des Deux Terres semble donc refléter, voire accentuer, la tendance de fond — les livres traduits de l’anglais constituent l’immense majorité de toutes les traductions vers le français. En outre, comme nombre des auteurs traduits bénéficient déjà d’une certaine notoriété, avec ce fort tropisme anglophone colorant la fonction de passeur, c’est moins la découverte que les Éditions des Deux Terres semblent prioriser que l’illustration et la mise en valeur de la diversité culturelle dans l’unité linguistique.
À l’inverse, chez Gaïa Éditions — maison fondée en 1991 dans une petite ville de province1 par Susanne Juul et Bernard Saint Bonnet, qui publie des livres de photographies, des journaux de voyage, des contes, des biographies, les fameux racontars de Jørn Riel — en matière de roman, il arrive que l’on traduise de l’anglais2 ou de l’allemand3, il arrive que l’on fasse paraître des auteurs français4 ou des auteurs d’ailleurs écrivant en français comme Velibor Čolić.
Ainsi, Archanges (roman a capella) (2008) est le premier roman écrit directement en français de ce romancier bosniaque vivant en France depuis 1992 où il avait initialement été accueilli à Strasbourg par le Parlement international des écrivains pour une résidence d’un an5. Insolite et cruelle inspiration remémorative : depuis un autre monde, ces archanges tués par la guerre civile viennent rappeler leur sort aux bourreaux, aux étrangers, aux indifférents — le Singe (c’est ce que fait Esdras le clochard à Nice), le Tronc (le prisonnier dépourvu de membres), le Fils (assassiné dans le train) et l’Ombre, Senka dans sa langue, la jeune fille de 13 ans violée et assassinée.
Mais surtout, on traduit du serbo-croate ainsi que des cultures scandinaves et finnoise, et dans des registres très variés. On y trouve notamment la narrativité favorisée par la culture médiatique, celle des best-sellers, comme celui de la Suédoise Katarina Mazetti dont Le mec de la tombe d’à côté (2006 [1998]) a été adapté en livre audio, à la scène et à l’écran, avec autant de succès, a été traduit en vingt-deux langues et a connu une suite, Le caveau de famille (2011 [2005]) ou celui du Danois Jesper Malmose dont Borgen : Une femme au pouvoir (2013) a fait l’objet d’une série télévisée à succès. La notoriété moindre de Buzz Aldrin, mais où donc es-tu passé? (2009) de Johan Harstad n’a pas empêché son succès, ni sa traduction en une dizaine de langues, ni son adaptation en série télévisée en Norvège. Quant aux romans de Leif Davidsen, ils ont pour trait commun de relier le petit Danemark aux grandes intrigues internationales du siècle. Aux antipodes de ces narrativités populaires, on trouve l’érudition dévoyée de Radoslav Petković — Souvenir parfait de la mort (2010), lent et prolixe, ancré dans l’après-coup de la chute de Byzance, dans la recomposition inquiète d’un présent incertain et qui se construit de l’entrechoc d’options pour agir (dans une société orthodoxe, la magie pourtant pour la bonne cause aura valu une condamnation à mort au héros) ou pour concevoir la métaphysique (résurrection chrétienne ou métempsychose platonicienne?) On trouve aussi le mince roman, à la fois énigmatique et érudit (mais en matière de géologie, cette fois), de Peter Adolphsen, Brummstein (2004 [2003]) considérant les turbulences du XXe siècle à partir de ce fragment de roche noire qui semble vivre ou les romans acides et loufoques d’Erlend Loe ou encore, le regard décalé et plein de drôlerie sur la filiation et l’histoire du Finlandais Daniel Katz, Œil pour œil, chien pour cochon (1997). Dans ce roman, non content d’inventer un personnage condamné par les médecins à monter une escroquerie pour mettre sa fille à l’abri du besoin, il l’envoie sur les traces de son père, clown juif dans l’Allemagne des années 1930… C’est dire que même en se spécialisant dans quelques petites littératures, le catalogue de Gaïa Éditions peut faire apparaître qu’au pôle de la narrativité médiatique s’opposent bien d’autres manières de raconter.
Dans un esprit comparable, depuis 1986, outre leurs collections dont le pays d’origine constitue le concept — chacune de ces collections est, en effet, composite du point de vue des genres — comme l’Inde et le Pakistan, la Corée, le Vietnam, les Éditions Philippe Picquier, installées à Arles, publient une « collection »6 sur le Japon et une autre sur la Chine. Composites? Les collections Japon et Chine ne comportent pas uniquement des traductions mais aussi des ouvrages (parfois collectifs) de nipponologues et de sinologues français; pas uniquement des romans traduits du japonais ou du chinois7 et pas uniquement des romans mais aussi des albums, des livres d’histoire, de photographies, de sagesse, des manuels de calligraphie, des mémoires, des journaux et des documents, des essais (en histoire de l’art ou en histoire littéraire8), des recueils de nouvelles, des contes, des poèmes, etc.
L’empan des romans eux-mêmes couvre aussi bien le roman policier9, le roman historique10 que des romans primés ou interdits — comme Le cercle de famille (2006) de Nobuo Kojima, roman réaliste décrivant l’ébranlement de l’univers familial à la suite de l’apparition d’un vainqueur américain et l’infidélité de l’épouse, les secousses d’une société défaite face à la démocratie et au mode de vie à l’américaine, premier prix Tanizaki tardivement traduit puisque l’original datait de 1965 ou Le rêve du village des Ding (2006) de Lianke Yan, tout aussi réaliste pour raconter ces milliers de paysans du Henan contaminés par le sida, mais qui plutôt que la reconnaissance d’un prix a connu l’infamie de l’interdiction dans son pays.
Les Éditions Philippe Picquier font aussi connaître des auteurs aux choix esthétiques très différents, comme les récits inquiétants de Ryû Murakami11 ou Sin semillas (2013 [2003]) de Abe Kazushige12, la longue chronique de la famille Tamiya, le boulanger à Jinmachi, petite ville à la Faulkner ou à la Gabriel García Márquez ou plus proche des espaces urbains contemporains, la colocation et ses malentendus de Parade (2010 [2002]) de Shūichi Yoshida ou encore, la très virtuose prose de Kyûsaku Yumeno13 — son Dogra Magra, initialement paru en 1935, avait été seulement redécouvert en 1962 et avait dû attendre 2003 pour cette traduction française.
C’est une disparité comparable qui caractérise la sélection de romans chinois. Un abîme sépare les titres du satirique Lao She du réalisme informé d’Une terre de lait et de miel (2013), le gros roman en lignes brisées de l’écrivain catholique Wen Fan. Il se déroule dans la haute vallée du puissant Mékong sous le majestueux et sacré Khawa Karpo et suit, sur un siècle, la réaction des lamas bouddhistes aux missionnaires catholiques déséquilibrant l’économie féodale, aggravée et poursuivie par les conflits armés entre Chinois et Tibétains, Tibétains et Naxi, Naxi et Chinois, et la compétition pour les âmes entre lamas bouddhistes, missionnaires catholiques, mandarins chinois, shamans naxi puis maoïsme. Roman riche qui, de manière plus intime, thématise de manière touchante une histoire d’amour paternel et manifeste une sympathie amusée mais sans condescendance pour les croyances tibétaines.
Amour dans une vallée enchantée (2008) d’Anyi Wang use aussi d’une Nature grandiose, elle aussi habitée par des religions (haut lieu bouddhiste mais qui abrite aussi des temples taoïstes, des mosquées, des églises), celle de Lushan, dans le Jiangxi, aujourd’hui parc national mais surtout médiatisée pour l’héroïne par ces innombrables peintures où vides et traits à l’encre noire fondent la dialectique esthétique traditionnelle de l’art chinois. Cette Nature, propice à l’introspection, lui fait retrouver le dynamisme des possibles : déçue de son mariage, au cours d’un colloque, elle se sent attirée par un homme réservé, taciturne mais célèbre, un écrivain. Une autre vie est-elle possible?
L’éditeur s’intéresse aussi à d’autres périphéries de la Chine ainsi qu’en témoignent des romans shanghaïens, comme Le Chant des regrets éternels (2006) d’Anyi Wang et le sensuel Respirer (1997) de Ganlu Sun, hongkongais comme Tête-bêche (2003) de Yichang Liu14, taïwanais comme Le jardin des égarements (2003) de Ang Li. Le Chant des regrets éternels fixe trois temps de la vie de Wang Ts’iyao et de sa ville, Shanghai : la brasillante d’avant la Révolution, où cette reine de beauté avait pour amant secret et passionné un homme de pouvoir, l’ascétique de la Révolution culturelle où elle a tenté de se fondre dans un anonymat protecteur et la renaissante des années 1980 où elle peut aspirer à réparer le temps gâché par l’Histoire. Pour Ganlu Sun, Shanghai est la vibrante, accordée à la vibration du beau et jeune Luo Ke, qui ne se sent respirer qu’auprès de femmes amoureuses. Décalé, rêveur, dandy, distrait, labyrinthique, il communique avec le réel par les confidences qu’il fait à ses préférées successives et les livres qu’il lit. Tête-bêche, lui, est un roman de la déambulation dans Hongkong, rêverie pour échapper au présent confiné pour la jeune femme, regret rétrospectif pour l’homme mûr, espace de leur non-rencontre. Le jardin des égarements, roman non pas de la déambulation mais de l’espace clos et protecteur à partir duquel la romancière invente, en réaction à toutes les invasions dont a été victime son île, une identité sensible taïwanaise.
L’intimité qui intéresse Feiyu Bi n’est plus celle des sentiments, mais par les portraits des masseurs de son roman Les aveugles (2011), celle de la perception du corps d’autrui, le patient, perception propre à ces thérapeutes aveugles; infrapolitique plutôt que politique, le roman tente de comprendre les liens de sociabilité faisant tenir ensemble cette confrérie spécialisée.
Dans le cas de Vagues (1994), c’est plutôt de postpolitique qu’il faut parler pour le roman pivot de Dao Bei, poète et ex-garde rouge, revenu de la Révolution culturelle et « rééduqué » pour un tel doute, porteur de l’absurde propre à cette génération sacrifiée (le désespoir de la « littérature des ruines »), mais inventeur d’une forme déroutante et originale dans la Chine d’alors, plus convaincante que celle du roman existentialiste, au moins pour mon goût, cinq monologues intérieurs entrecroisés, comme une polyphonie amère.
Pas d’absurdité en revanche chez Er Li, dans Le jeu du plus fin (2014), mais plutôt un lent constat d’impossibilité politique : la vérité historique reste élusive, en l’occurrence, celle d’un héros révolutionnaire, Ge Ren, malgré l’intense désir de savoir du narrateur, Bai Ling. Trois témoignages sur Ge Ren qui constituent chacun un tiers de l’intrigue : celui du Dr Bai Shengtao se rapportant à la guerre sino-japonaise en 1943, celui d’un détenu questionné dans une ferme de rééducation par le travail lors de la Révolution culturelle en 1970, et celui d’un juriste, en 2000, directement interrogé par Bai Ling. Une quatrième voix, comme une ornementation musicale, s’immisce dans cesdits testimoniaux, des documents, des extraits d’archives, des citations d’œuvres littéraires qui confirment ou contredisent les témoins.
En bref, la connaissance de cultures étrangères, voilà l’objectif global chez Picquier. Traduire des romans constitue la principale stratégie de l’éditeur pour y parvenir mais pas la seule : l’insistance sur la diversité de chacune de ces cultures et le goût pour l’originalité semblent y servir de critères de sélection déterminants.
Dernier coup de sonde : depuis 1979, Anne-Marie Métailié, avec sa dizaine de « bibliothèques », se fonde sur une politique éditoriale encore plus fortement orientée par la traduction : bibliothèques brésilienne, portugaise, hispano-américaine, hispanique, écossaise, anglo-saxonne, italienne, nordique, allemande et pour ne risquer d’oublier personne, « Autres horizons ». Les qualités de cette politique — attention à ce qui paraît, goût de l’éditrice que la structure de pouvoir dans sa maison lui permet de continuer à imposer (même si la maison a été rachetée par Le Seuil-La Martinière), part de la chance avec le best-seller un peu inattendu du Chilien Luis Sepúlveda, Le vieux qui lisait des romans d’amour (1992) mais aussi, scepticisme à l’endroit de prédictives lois du marché15 — bénéficient à toutes ses bibliothèques. Elles incluent des classiques et des auteurs primés : pour les Brésiliens, par exemple, c’est la fine ironie de J. M. Machado de Assis, le roman d’aventures selon l’académicienne Rachel de Queiroz16, la langue recherchée d’Autran Dourado17, mais aussi une forte majorité de romanciers complètement inconnus, dont les droits sont plus aisément accessibles à une petite maison d’édition. Elles donnent surtout accès à des littératures moins courues que les littératures de langue anglaise, c’est-à-dire moins concurrentielles. Dans cette niche de complémentarité, sans doute à cause des affinités de la directrice et même si les collections couvrent un bien plus large empan, la maison s’est fait une réputation pour le roman latino-américain auprès d’agents représentant les auteurs18, d’éditeurs avec lesquels Métailié a des affinités littéraires19, des auteurs qui envoient directement leurs romans ou recommandent des titres de collègues. Toutefois, le trait le plus marquant dérive de l’image du roman latino-américain pour le public francophone de Métailié. S’interpose, en effet, entre les lecteurs francophones et les romans latino-américains une double préconception, politique et esthétique. Esthétique à cause de l’énorme succès de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez et de l’effet d’entraînement du réalisme magique20, l’attente du lecteur tend à cantonner toute création issue de ce continent à un tel univers de représentation. Politique à cause des années de plomb imposées aux pays du continent par des dictatures liberticides et meurtrières21, l’attente du lecteur tend à anticiper des histoires de violence politique subie ou d’exil. Or, les romans choisis chez Métailié vont souvent à contre-courant de ces préconceptions devenues stéréotypées; que l’on pense au voyageur colombien Santiago Gamboa…
On vient d’y faire allusion, les considérations économiques occupent une place déterminante dans le choix de la politique éditoriale dans deux domaines : la décision éditoriale de favoriser la traduction pour occuper un créneau moins concurrentiel (comme les Allusifs, dans un milieu majoritairement dédié à la littérature québécoise), celle de choisir à la fois des signatures porteuses dans la langue source majoritaire mais pour des titres dont les droits doivent être moins courus et donc moins élevés (comme les Éditions des Deux Terres) ou celle de transmuer la nécessité en vertu (droits moins élevés, certes, pour des langues sources moins courues et des signatures inconnues). Ces considérations sont toutefois loin d’être les seules déterminantes comme l’ont montré le ferme tropisme de l’éditeur pour telle ou telle culture, l’inlassable curiosité et solide goût pour tel ou tel type de rencontre singulière dans la lecture (comme Gaïa, Philippe Picquier et Métailié)22. L’équilibrage des deux sortes de considérations occupe une place évidemment moins centrale dans de plus importantes maisons d’édition, qui ne se consacrent que partiellement à la traduction, comme la vénérable collection Du monde entier de Gallimard, le Don des langues du Seuil, La cosmopolite de Stock ou Littérature étrangère de Belfond.
Toutefois, outre l’acquisition des droits, un ouvrage traduit implique aussi les coûts de la traduction elle-même. Bien différente des pays multilingues de la francophonie comme le Canada, la Belgique ou la Suisse, la France officiellement monolingue présente une configuration contrastée, paradoxale : d’un côté, le travail des traducteurs littéraires n’est guère prestigieux, sans grande présence dans les médias, leurs associations professionnelles montent fréquemment aux barricades pour que soit reconnu leur rôle; la diversité culturelle n’étant pas leur fort23 et d’un autre côté, l’Institut français finance des formations de traduction, le Centre national du livre subventionne des librairies françaises hors des frontières et environ 400 extratraductions et intratraductions par an.
Ce qui conduit à parler des traducteurs. Difficile de traiter en quelques mots mais sans injustice de l’une des plus anciennes professions, parfois déterminante dans l’émergence de langues nationales24 et de nombreux alphabets25, mais aussi dans la propagation des religions, des systèmes de valeurs et des connaissances. Aussi pourrait-on commencer en mettant en perspective les inévitables considérations économiques en remarquant la professionnalisation de la traduction et en nous concentrant sur la seule traduction littéraire. Voici quelques exemples. À la suite de la signature d’une nouvelle version du Code des usages, le Syndicat national de l’édition et l’Association des traducteurs littéraires de France proposent un Guide de la traduction littéraire. Sur la rémunération de base et les droits d’auteurs des traductions, des accords plus ou moins officiels, plus ou moins complets, sont intervenus entre éditeurs et associations de traducteurs26. Par ailleurs, toujours en France, l’Association des traducteurs se dote d’un Code de déontologie; la revue TransLittérature propose des articles, des entrevues, des tables rondes abordant les nombreux aspects de ce métier.
Cette tendance à la professionnalisation, on peut l’espérer, constitue sans doute une tendance de fond, mais elle prend des formes différentes selon les pays et surtout, doit composer avec bien d’autres variables. Loin de la conception japonaise considérant le traducteur comme un artiste à part entière, les tarifs misérables offerts dans de nombreux pays, la réticence des éditions anglaises et américaines à traduire, l’omniprésence de l’État et son repli culturaliste en Chine, la dispersion et la faible professionnalisation de l’édition et de la distribution dans les pays arabes sont autant de facteurs qui placent les traducteurs de ces pays dans des chronotopes différents les uns des autres.
Quelques exemples plus spécifiques de pays plus facilement comparables? Une première enquête comparée, réalisée par le Conseil européen des associations de traducteurs littéraires27, fait apparaître l’ampleur et la variété des disparités de traitement, sans même dire que certains des pays n’ont pas de traducteurs professionnels, seulement des amateurs.
Commençons par le petit bout de la lorgnette : la quantité d’exemplaires gratuits reçus contractuellement par le traducteur et la manière dont, dans un même pays, les traducteurs peuvent être assujettis à des traitements différents. Elle donne une première indication, symbolique, de la manière dont les éditeurs considèrent leurs traducteurs. Ceux de relativement grands pays, comme l’Espagne et l’Italie, se montrent aussi chiches que ceux de petits pays, comme la Tchéquie et la Slovaquie (entre un et cinq exemplaires), de même que ceux du Portugal et de la Grande-Bretagne offrent la même quantité que ceux de la Lituanie (entre un et six); ceux de la France autant que ceux du Danemark (entre cinq et dix). Quant au groupe des plus généreux, avec quinze exemplaires, il comprend les vertueuses et scandinaves Suède et Norvège, et avec dix exemplaires, des pays aussi différents que l’Allemagne, la Suisse, mais aussi la Finlande, l’Irlande voire le Pays basque !
Quant aux régimes de rémunération, considérez les traducteurs belges francophones : à cause de la faible quantité d’éditeurs en Belgique, la plus grande partie d’entre eux travaille pour les maisons d’édition françaises, aux mêmes conditions que leurs collègues français; idem pour les traducteurs suisses travaillant pour des maisons d’édition françaises ou des maisons suisses orientées vers le marché français. En revanche, leurs collègues et compatriotes travaillant pour des maisons d’édition italiennes ou allemandes (ou pour des maisons suisses orientées principalement vers le marché italien ou allemand) sont soumis aux conditions prévalant en Italie ou en Allemagne.
Traducteurs et éditeurs de quelques pays ou régions n’ont aucune entente pour une rémunération plancher (Slovaquie, Italie, Grèce, Catalogne, Finlande, Belgique francophone), ce qui n’empêche pas de grandes disparités entre eux28. Le minimum recommandé n’est effectivement payé qu’en Norvège, Irlande, Suisse, Suède, aux Pays-Bas, au Pays basque et en Espagne. Partout ailleurs, il y est inférieur, parfois de la moitié (au Portugal, en Slovénie, en Lituanie, en Tchéquie). Si l’on considère, pour chaque région ou pays, les écarts entre le montant maximal et le montant minimal de la rémunération de base, la Grèce se singularise : l’écart y est de plus de quatre fois, la Tchéquie trois fois, la Grande-Bretagne deux fois, alors qu’en Norvège, aux Pays-Bas et au Pays basque, il n’y a aucun écart.
Pour les Belges, les Catalans, les Espagnols et les Français, la rémunération de base est payée comme à-valoir sur les droits d’auteur (c’est-à-dire un pourcentage), ailleurs comme un forfait. Le paiement s’effectue entièrement à la remise du manuscrit en Espagne, au Portugal, en Italie, en Finlande, en Suède, au Danemark tandis que la moitié est remise à la signature du contrat en Grande-Bretagne, en Irlande, au Pays basque, en Catalogne, en Belgique, en Allemagne, en Autriche. Ce pourcentage est moindre en Croatie, en Slovénie, en France, en Norvège, aux Pays-Bas. De plus, les traducteurs norvégiens doivent attendre la parution du livre pour recevoir le reste de leur paiement29, ce qui est mieux que les traducteurs slovaques qui ont dû attendre jusque-là pour recevoir leur seul chèque !
Quelques pays ou régions offrent des bourses à leurs traducteurs (l’Allemagne, l’Autriche, la Croatie, la Slovénie, la France, le Pays basque, la Lituanie, les Pays-Bas, la Finlande, la Norvège et la Suède).
Les revenus moyens nets des traducteurs littéraires (comprenant la rémunération de base, les pourcentages et droits annexes, les bourses et subventions) n’ont de signification sociale qu’en comparaison avec le pib/personne quant au Standard de pouvoir d’achat (SPA) de chaque pays. La disparité règne là aussi, concernant aussi bien le rapport entre le minimum et le maximum de revenus nets dans chaque pays que d’un pays à l’autre.
Sauf en Irlande, où le minimum n’est pas éloigné du maximum et où les traducteurs ne sont pas loin (en cas de revenus maximums, ils dépassent même le pib/personne quant au spa), les écarts entre revenu maximum et revenu minimum sont les moindres en Norvège (7 %) et les pires en Grèce (65 % !). Ils sont fortement marqués en Italie et en Espagne (47 %), en Croatie (46 %), en Slovaquie (44 %), en Lituanie (43 %), en Catalogne (42 %), au Danemark (40 %), en Slovénie (34 %), en Allemagne (32 %), au Pays basque (29 %), au Portugal (26 %), etc. Ces écarts n’ont évidemment pas partout la même signification. En Tchéquie, les revenus nets minimums ne représentent que 10 % du pib/personne mais les revenus nets maximums pas plus de 31 %. Ainsi, l’écart a beau être relativement faible, la situation des traducteurs tchèques n’en est pas améliorée pour autant alors qu’en Grande-Bretagne, si les revenus nets minimums représentent 49 % du pib/personne, les revenus nets maximums dépassent le spa du pays.
Toutefois, au-delà de ces disparités, sauf en Irlande et en Grande-Bretagne où la performance est meilleure, on constate que la moyenne des revenus nets des traducteurs, entre revenus minimums et maximums, s’établit entre 66 % (en France) et 41 % (en Espagne) des revenus définissant le spa du pays. D’où une constatation générale : on ne saurait devenir riche en travaillant comme traducteur. Comparés à leurs concitoyens, les traducteurs finlandais, slovaques, italiens et catalans sont encore plus mal lotis (entre 39 % et 36 %), mieux toutefois que leurs collègues grecs (29 %) et tchèques (19 %). L’activité des traducteurs lituaniens, tchèques, slovaques et croates n’est pas loin du bénévolat tandis que la situation des traducteurs danois, catalans, slovènes, portugais, grecs, espagnols et italiens n’est que modestement plus reluisante…
Dès lors, pourquoi continuent-ils? Par passion pour la littérature et pour la traduction elle-même, comme de vrais créateurs : ainsi, c’est la conception de la culture japonaise qui l’emporte.
Même si l’on peut espérer un effet homogénéisateur de la tendance à la professionnalisation, elle ne saurait masquer les compétences linguistiques, les talents de découvreur et les réalisations singularisant certains de ces passeurs, ni la théorisation qui a depuis longtemps accompagné la pratique traductrice30. En voici un petit bouquet en guise d’échantillon.
Henri van Hoof, traducteur (du néerlandais et de l’anglais vers le français), qui a longtemps enseigné la traduction à Bruxelles, a consacré trente ans de sa vie à compiler un Dictionnaire universel des traducteurs (1993). Bien incomplet, de l’aveu même de l’auteur, on n’y trouve pas moins des célébrités de la traduction et bien des inconnus, les Prix de traduction et autant d’informations biographiques et bibliographiques sur les traducteurs que van Hoof a pu réunir.
Aujourd’hui actif au Canada, Valdas V. Petrauskas a traduit plus de 50 livres31 vers sa langue, le lituanien, livres dont les originaux étaient écrits en anglais, français, italien, portugais, espagnol, suédois, etc. Claudia Ancelot, née en Pologne, traduit vers le français aussi bien de l’anglais (Tom Wolfe, Cynthia Ozick) que du tchèque (Jaroslav Hašek, Vladimír Páral, Karel Čapek, Bohumil Hrabal). Le célèbre Maurice-Edgar Coindreau a non seulement été traducteur de l’espagnol32 mais surtout, à cause d’un séjour de quatre décennies à Princetown, un passeur déterminant en français d’Ernest Hemingway, John Dos Passos, William Faulkner, John Steinbeck, Truman Capote, Flannery O’Connor, William Styron, William Goyen.
Plus proche de nous, Albert Bensoussan, prolifique traducteur du castillan, a notamment traduit Mario Vargas Llosa, Juan Carlos Onetti, Manuel Puig, Alfredo Bryce Echenique; l’éditrice Sophie Benech, du russe, les œuvres complètes d’Isaac Babel, mais aussi les romans de Ludmila Oulitskaïa. Le poète et dramaturge Michel Volkovitch se montre aussi à l’aise pour traduire du grec les romans policiers du scénariste et dramaturge Pétros Márkaris que les puissantes tragédies crétoises de Ioànna Karystiàni. De la même façon, Jean-Pierre Minaudier passe de l’espagnol du Mexicain Jorge Ibargüengoitia33 à l’estonien – aussi bien du romancier de la saga réaliste majeure de cette culture, Anton Hansen Tammsaare34, que la très fantaisiste inspiration d’Andrus Kivirähk35. En plus, non seulement fait-il découvrir l’histoire de ce pays36, mais il collectionne aussi les grammaires de langues très disparates, très exotiques, parfois très peu parlées, pour vagabonder entre les peuples et les mots37. Olivier Le Lay traduit de l’allemand Peter Handke (lui-même traducteur, du français vers sa langue, de poètes tels Francis Ponge et Emmanuel Bove ainsi que du romancier Patrick Modiano), mais aussi des romans fortement centrés sur le langage, comme l’implacable Enfants des morts (2007) de l’Autrichienne Elfriede Jelinek38 ou sa retraduction du grand classique Berlin Alexanderplatz (2010 [1929]) d’Alfred Döblin39. C’est en bonne partie grâce à la traduction française de Liliane et Noël Dutrait40 en amont, sans doute, aiguillonnés par la singularité de la forme expressive de La montagne de l’âme (1995 [1990]) et en aval, déterminés à lui trouver un éditeur41 malgré les refus, que Gao Xingjian reçoit le prix Nobel de littérature en 200042…
Ne négligeons pas une pratique qui s’est imposée faute d’une meilleure solution : la cotraduction. Pour l’illustrer, prenons le cas de la petite maison d’édition Decrescenzo43. Spécialisée dans la littérature coréenne depuis 201244, elle est confrontée, comme toutes les autres qui publient des textes coréens, à une pénurie de traducteurs français. D’habitude, le traducteur traduit vers sa langue maternelle; exercice que la profession connaît sous le nom de version ou intraduction. Toutefois, cette pénurie a incité à effectuer la traduction en binôme : en un premier temps, un traducteur coréen traduit le texte vers le français (ce que la profession connaît sous le nom de thème ou extraduction) puis, comme le plus souvent la qualité de la langue ne permet pas la parution, en un second temps, le cotraducteur français prend le relais et réécrit l’extraduction imparfaite en consultant aussi souvent que possible le cotraducteur coréen du binôme. Il peut être lui-même auteur ou traducteur. Ainsi, l’universitaire retraité Jean Bellemin-Noël, initiateur de la textanalyse45 et auteur de plusieurs essais, a cotraduit plusieurs des romans parus chez Decrescenzo ou encore, la traductrice, traductologue et professeure à l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs de l’Université Sorbonne Nouvelle, Geneviève Roux-Faucard46, lauréate avec sa cotraductrice Lee Tae-yeon du Korean Literature Translation Award du Literature Translation Institute of Korea pour le roman de Kang Han47, Pars, le vent se lève (2015), paru chez le même éditeur.
Enfin, il convient de mentionner les écrivains-traducteurs et autotraducteurs comme Taghi Modaressi, ce pédopsychiatre iranien, vivant aux États-Unis depuis 1959, qui écrivait en farsi et traduisait lui-même son manuscrit en anglais, nommant avec humour cette pratique « writing with an accent », choisissant notamment de traduire mot à mot des expressions idiomatiques de sa langue maternelle48 ou comme André Brink, romancier sud-africain qui écrit aussi bien en afrikaans qu’en anglais et traduit vers sa langue aussi bien Lewis Caroll que Marguerite Duras, Cervantès que Simenon, etc., ou encore comme Vassilis Alexakis, d’origine grecque qui, quoique écrivant le plus souvent en français, n’en a pas moins traduit lui-même son quatrième roman, écrit initialement en grec49.
Des récompenses placent parfois dans la lumière ces artistes de l’ombre. Dans le palmarès de deux des Prix du Gouverneur général50 sont ainsi annuellement attribués aux traductions d’un livre d’une langue nationale dans l’autre, on relève notamment que Lori Saint-Martin et son conjoint Paul Gagné l’ont remporté plusieurs fois51 et que traduire Marie-Claire Blais en anglais a été bénéfique à Nigel Spencer52. En France, depuis aussi longtemps, c’est l’Association des traducteurs littéraires de France qui attribue annuellement le Prix Laure-Bataillon pour des intratraductions plus diverses puisque jusqu’en 2014, il a distingué huit fois des romans traduits de l’allemand, cinq fois de l’anglais et de l’italien, quatre fois de l’espagnol, trois fois du russe, deux fois du tchèque, une fois du hongrois, du grec et du néerlandais.
De tels honneurs semblent toutefois minces lorsque sont placés en regard les efforts (et parfois, les traits de génie) des traducteurs et les succès de librairie parfois mitigés obtenus par leurs traductions. Un seul exemple pour illustrer cette situation désenchanteresse : le cas de Hermann Ungar, romancier juif de Moravie (partie de l’empire austro-hongrois devenue la Tchécoslovaquie en 1918) écrivant en allemand dans les années 20. Avec un essai, trois pièces de théâtre, douze nouvelles et deux romans, l’œuvre profondément expressionniste de ce fonctionnaire ancien combattant n’a longtemps été que confidentiellement connue — et pas seulement dans la francophonie, mais aussi dans sa « germanophonie » d’origine. Le profil d’Ungar n’était pourtant pas loin de celui de Franz Kafka et Gallimard avait publié, dès 1928, la traduction de Die Verstümmelten (1923) par Guy Fritsch-Estrangin sous le titre Les Sous-hommes. Trop expressionniste, ce bref roman? Pas un roman de guerre, alors que l’expressionnisme allemand, en peinture, offrait un fort cadrage interprétatif.
Employé de banque méticuleux et frustré, orphelin de mère peu après sa naissance, battu par son père, dominé par une tante perverse, Franz Polzer hait le sexe. Il tombe sous la coupe de sa logeuse, la grosse et flasque veuve Clara Porges, qui le contraint à devenir son amant. Sa honte de soi, sa mortification et la complaisance pour cette fascinante hantise trouvent leurs racines dans une scène originelle, la découverte de liens incestueux entre son père et sa tante, et se redoublent d’une homosexualité latente envers Carl Fanta, ami d’enfance juif, riche, amputé d’un bras puis, gangrené, cul-de-jatte. La haine éprouvée par Carl pour son propre corps dépasse de loin celle de Franz (corps puant, « réservoir de purin ») et le pousse à persécuter Dora, son épouse. Tenant à s’occuper malgré tout de ce corps souffrant, l’abnégation de Dora déclenche la répugnance de Carl. Jalouse, la veuve Porges manigance. Avidité, mensonge, chantage ont raison de l’instable équilibre de ces deux couples désassortis; une fois lancée, la machine interprétative paranoïde de Franz, l’érotisme louche (Carl impose à sa femme, dans leur intimité, un ex-boucher mystique), la violence à la fois sadique et compensatrice conduiront à une issue fatale. Thème difficilement soutenable, il est vrai, servi par une écriture avare mais dont la cruauté fouaille le lecteur, ne lui laisse aucun répit, rappelant à sa volonté de divertissement la nécessité d’affronter sa propre dégradation, sa propre mort.
Toujours est-il que le roman n’a pas trouvé son lectorat alors. En aval, redécouverte par un traducteur (François Rey) et un éditeur (les éditions Ombres, à Toulouse), c’est toute l’œuvre d’Ungar qui est traduite, voire retraduite dans le cas de Die Verstümmelten, qui devient Les Mutilés (1987). Elle entrait visiblement en phase avec le traducteur et l’éditeur, mais pas avec le public : à défaut de trouver plus de lecteurs, cette redécouverte a poussé Gallimard à rééditer, en 2005, dans sa collection L’Imaginaire, la traduction de 1928. Au-delà de la compassion pour un traducteur et un éditeur passionnés et courageux, faut-il chercher en amont une sorte de malédiction? Ungar était mort d’une appendicite soignée trop tard par un médecin connaissant la propension à l’hypocondrie de l’écrivain, en 1929 — année de la naissance de son second fils et de sa décision de vivre de sa plume. Son père, érudit lisant le sanskrit, le grec homérique et l’anglais shakespearien, était prosaïquement devenu patron de la distillerie familiale et représentant de la communauté juive à l’Hôtel de ville de Boskovice53. Sa mère ainsi que son frère et sa famille devaient tragiquement disparaître lors de la Shoah, et sa sœur pédiatre se suicider en 1946 en Israël en apprenant ce désastre familial…
Ici, pas complètement heureuse, cette fonction d’« aide-mémoire » du passeur n’est pas la seule du traducteur. On pourrait mentionner que c’est grâce à Élisabeth Monteiro Rodrigues que le Mozambicain d’origine portugaise Mia Couto a « récupéré » en traduction française le titre L’accordeur de silences (2011) que son éditeur original lui avait refusé, préférant Jesusalém, titre qui n’a pas plu non plus au Brésil où le livre s’intitule Antes de Nascer o Mundo (2009). Ou encore, rappeler que le romancier italien Antonio Tabucchi (traducteur en italien du grand auteur portugais Fernando Pessoa, Tabucchi a écrit lui-même en portugais Requiem, 199354) était devenu ami avec l’essayiste, romancier et scénariste suisse Bernard Comment, l’un de ses traducteurs en français55. Le plus spectaculaire reste néanmoins Claude Durand qui, pour Le Seuil et avec son épouse, avait réalisé la traduction de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez (1968 [1967]) avant même la parution du livre en espagnol, puis supervisé en 1974 la traduction française de L’archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, devenant son agent et son proche56.
Il serait bien injuste de ne pas au moins mentionner, avec les traducteurs, ceux qui réfléchissent de manière théorique à l’activité de traduction, avec une attention particulière à la littérature, comme Henri Meschonnic, Jean-René Ladmiral, Lieven d’Hulst, les Montréalais Sherry Simon et Alexis Nouss, mais aussi des théoriciens eux-mêmes traduits comme Umberto Eco, Anthony Pym ou Emily Apter. Tous ceux qui en participant à de vifs débats intellectuels contribuent à mieux comprendre et faire comprendre les pratiques et les enjeux de la traduction, n’ont d’ailleurs pas été traduits en français, si l’on en croit les œuvres de Susan Bassnett, Harish Trivedi, Lawrence Venuti, Michael Cronin, Rukmini Bhaya Nair, Eduard Stoklosinski…
Notes et références
[1] Malgré le fort « parisianocentrisme » de l’édition française. Initialement à Larbey puis à côté, à Montfort-en-Chalosse, à partir de 2009.
[2] Comme les romans de Roopa Farooki, romancière britannique d’origine pakistanaise.
[3] Comme Le sourire amer (1996) de Renate Finckh.
[4] Comme Soleils d’ocre (2007), roman préhistorique de Mylène Mouton, Bélisaire ou le mendiant de Sainte-Sophie (2001), roman historico-policier de Franck Gardian, les romans d’aventures maritimes de Bruno d’Halluin, les romans de fantasy de Roland Nadaus, etc.
[5] Auparavant, de brèves notes de guerre, Les Bosniaques : Hommes, villes, barbelés (1993) et une singulière biographie hallucinée, La vie fantasmagoriquement brève et étrange d’Amadeo Modigliani (1995), avaient été traduites du serbo-croate chez d’autres éditeurs.
[6] Collection toutefois ni autonome, ni explicitement identifiée.
[7] Ainsi, La Petite Cabane aux Poissons Sauteurs (2009) de l’écrivaine malaisienne Chiew-Siah Tei est traduit de l’anglais.
[8] Comme l’histoire du roman japonais depuis les années 1980 de Mariko Ozaki (2012), la petite histoire littéraire de Noël Dutrait (2002) de la Chine du dernier quart du XXe siècle (de 1976 au prix Nobel de littérature de Gao Xingjian en 2000) ou l’anthologie de préfaces et de commentaires de lettrés chinois sur des romans chinois anciens permettant de voir à l’œuvre une culture favorisant l’indirect, anthologie montée par Jacques Dars et Hingho Chan (2001).
[9] Kido Okamoto (2004, 2006), Miyuki Miyabe (2008, 2010, 2012).
[10] Inoue Yasushi (2006).
[11] Une curiosité : en permettant aux lecteurs de le replacer dans l’œuvre de Murakami, les Éditions Philippe Picquier se contentent de rééditer son premier roman, Bleu presque transparent en 1997, puisque la traduction française de ce best-seller au Japon, Prix Akutagawa et Prix Gunzō du nouveau talent, avait paru en 1978 chez Robert Laffont.
[12] Prix Sei Itô de littérature et Prix Mainichi Publishing Culture 2004.
[13] Alias Naoki Sugiyama, dont la vie a été un vrai roman.
[14] Roman original (et bien moins célèbre) qui a inspiré le film In the Mood for Love (2000) de Wong Kar-wai.
[15] Ainsi, alors que l’histoire d’amour du vieux paysan calabrais (en exil à Milan et condamné à finir d’un cancer) avec un petit-fils qu’il ne connaissait pas dans Le Sourire étrusque (1994) de l’économiste et sénateur espagnol José Luis Sampedro est un succès continu, tardivement traduit (l’original datait de 1985), un autre roman, initiatique, ultérieurement publié chez Métailié mais dont l’original avait paru un quart de siècle plus tôt (en 1961), Le Fleuve qui nous emporte (1996), n’a guère été prisé par le lectorat.
[16] Parmi ses nombreuses distinctions, Prix Camões en 1993.
[17] Notamment, Prix Camões en 2000.
[18] Par exemple, Guillermo Schavelzon de Barcelone surtout pour les Argentins.
[19] Comme Companhia das Letras (Brésil) ou Alfaguara (Espagne et Amérique latine).
[20] À défaut de l’avoir inventé (que l’on pense au Cubain Alejo Carpentier, au Mexicain Carlos Fuentes, etc.), il en était devenu l’emblème.
[21] Que l’on pense à l’Argentin Manuel Puig forcé à l’exil, dont Le Baiser de la femme araignée (1979) a eu un grand écho grâce à son adaptation pour l’écran par Héctor Babenco en 1985, plus chanceux que son compatriote Haroldo Conti victime d’une « disparition » en 1976 et jamais traduit en français; que l’on pense au Bolivien Víctor Montoya, torturé puis libéré grâce à Amnesty International et réfugié politique en Suède depuis 1977, pays où s’est aussi exilé après la torture et la détention l’Uruguayen Carlos Liscano entre 1985 et 1996…
[22] De telles réflexions guident aussi d’autres petits éditeurs portés sur la traduction, s’y spécialisant un peu, comme les Éditions de l’Aube, ou beaucoup comme Chandeigne (maison consacrée à la lusophonie, notamment sa collection de fictions, Bibliothèque Lusitane) ou Verdier (et sa collection de littérature italienne Terra d’altri), etc.
[23] 90 % des étudiants universitaires recevant une formation spécialisée dans le domaine sont des anglicistes.
[24] Le traducteur et imprimeur William Caxton pour l’anglais, Nicolas Oresme pour le français, le roi Gustave 1er Vasa pour le suédois, Martin Luther pour l’allemand, Eliezer Ben Yehuda pour l’hébreu, etc.
[25] Mesrop Machtots et l’arménien, Cyrille et le glagolitique, James Evans et le syllabique cri, etc.
[26] Aux Pays-Bas, en Norvège, en Suède, en Espagne, en Belgique francophone et en France. Des associations nationales donnent des recommandations sur ces sujets : outre les précédents, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, le Danemark, la Lituanie, la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie, la Croatie.
[27] Holger Fock, Martin de Haan, Alena Lhotová (2008), enquête certes déjà un peu ancienne mais qui donnait un saisissant instantané de la diversité de la situation des traducteurs et de la traduction dans les pays de l’Union européenne.
[28] Ainsi, le minimum pour un traducteur belge est neuf fois celui d’un traducteur slovaque.
[29] 33,3 %.
[30] À ce sujet, cf. Henri van Hoof (1991, 1993) et Lieven d’Hulst (1990) mais aussi, plus récemment, le collectif d’Yves Chevrel, Lieven d’Hulst et Christine Lombez (2012) ou la collection Traductologiques chez Les Belles Lettres.
[31] Dont des romans, mais pas seulement.
[32] Comme Juan Goytisolo, Miguel Delibes, Ana María Matute, etc.
[33] Il a traduit Le tyran meurt au quatrième coup (2016).
[34] Il a traduit Jours d’émeutes (2009), troisième volume de la pentalogie du cycle Vérité et Justice, initialement parue dans l’entre-deux-guerres.
[35] Il a aussi traduit L’homme qui savait la langue des serpents (2015).
[36] Avec son Histoire de l’Estonie et de la nation estonienne (2007).
[37] Voyez sa savoureuse et jubilatoire Poésie du gérondif (vagabondages linguistiques d’un passionné de peuples et de mots) (2014).
[38] Avec ses trois morts-vivants qui tuent, violent, torturent, sorte d’emblème des humiliés de l’Autriche, renversant par leur miroir, en une critique radicale de la société, vie et mort : ce sont les vivants qui vivent comme des fantômes.
[39] Originellement sortie en 1929 (une traduction tronquée et moins inspirée avait paru en 1933), l’histoire de ce souteneur sorti de prison et qui tente, sans grand succès, en vendant des journaux, de ne pas retomber dans la délinquance, se déroule dans un quartier populaire de Berlin, est écrite en dialecte berlinois, à partir d’une multiplicité de points de vue et de voix, et intègre non seulement des références littéraires, mais aussi des éléments langagiers hétéroclites, sons, extraits de journaux ou de discours, chansons, etc. Ce roman a fait l’objet d’une adaptation télévisée fameuse en quatorze épisodes par Rainer Werner Fassbinder (1980).
[40] Ce dernier est universitaire à Aix-Marseille où il enseigne la langue et la littérature chinoises, et dirige l’Institut de recherches asiatiques.
[41] Les Éditions de l’Aube, à La Tour-d’Aigues.
[42] Cf. Elodie Karaki et Chloé Carbuccia (2013).
[43] Basée à Fuveau, village provençal sis sous la montagne Sainte-Victoire.
[44] Romans (y compris policiers), mais aussi essais, poésie, revue Keulmadang, etc.
[45] Une méthode de lecture des textes littéraires inspirée de l’attention flottante des psychanalystes.
[46] Elle a notamment écrit Poétique du récit traduit (2008).
[47] Fille du romancier Seung-won Han, elle a elle-même été plusieurs fois primée dans son pays.
[48] Il n’a pas été traduit en français.
[49] Talgo (1983).
[50] Décernés depuis 1987.
[51] Pour des romans de la plusieurs fois primée Ann-Mary MacDonald en 2000, du Canadien d’origine hongroise Tamas Dobozy en 2007 ainsi que pour la traduction tardive, voire posthume, du Solomon Gursky de Mordecai Richler en 2015.
[52] Deux fois lauréat, en 2002 et 2012.
[53] Petite ville d’environ 6 500 habitants à cette époque, située à une trentaine de kilomètres de Brno.
[54] Dans lequel, en neuf parties, comme le requiem, par un dimanche caniculaire, le narrateur italien lit, à l’ombre d’un mûrier, Le livre de l’intranquillité de Pessoa, s’endort et rêve qu’il erre ce jour-là dans Lisbonne, à la rencontre de vivants et de morts.
[55] Une dizaine de titres à son actif.
[56] Pour faire bon poids, ajoutons que chez Fayard, dont il allait longtemps diriger la destinée, s’il n’a pas découvert Ismail Kadaré, il a veillé au destin de son œuvre en français.