Module 2. En amont de l’acte de lecture
Familiarité, étrangeté?
Inévitablement, la mondialisation implique ce qui vient de loin, le parfaitement étranger. Par ailleurs, l’acte de lecture implique qu’elle se présente sous la forme du parfaitement étranger qui advient à tel lecteur particulier. Premier registre dans mon cas, l’expression bien connue « pour moi, c’est du chinois », qui désigne le parfaitement incompréhensible. Je commencerai donc par ce qui, en tant que lecteur, m’est venu du parfaitement étranger, un roman-fleuve chinois non seulement éloigné dans l’espace mais aussi dans le temps (il a été pour la première fois imprimé au XVIIe siècle), Jin Ping Mei de Lanling Xiaoxiao Sheng. Or, alors que je m’attendais à ressentir en premier lieu sa massive étrangeté (ce qu’offre évidemment ce roman soucieux de détailler par une pléthore de portraits, de relations humaines, de moments de la vie et de leurs rituels, de vêtements, de cuisine) et à y accéder par le truchement de mon encyclopédie exotique chinoise personnelle, pauvre et approximative, voici que l’acte de lecture semble vouloir prioritairement et paradoxalement mettre en lumière le familier. Cette Fleur en Fiole d’Or (c’est la traduction du titre) est, en effet, familière par son contenu, une histoire libertine, sulfureuse, explicite, facilement universelle donc mais familière aussi, par bien d’autres traits la caractérisant comme objet littéraire. Imprimé au XVIIe siècle, Fleur en Fiole d’Or datait de bien avant : roman historique puisqu’il raconte rétrospectivement une histoire située au XIIe siècle, signé d’un nom dont le commentateur m’apprend qu’il s’agit d’un pseudonyme, de même qu’il m’apprend que le texte révèle immédiatement à un lecteur chinois, mais en filigrane, son intertexte puisqu’il constitue l’amplification de quatre chapitres d’Au bord de l’eau (1997 [1978]) de Shi Nai-an, un roman d’aventures en langue « vulgaire1 » datant du XIVe siècle, situé au XIIe siècle, compilant lui-même la légende des exploits d’une bande de 108 brigands finalement ralliés à l’empereur. Toutes choses enchevêtrées, qui font le quotidien des professeurs d’études littéraires, alors que le roman vient de si loin et d’il y a si longtemps.
Sorte d’antidote à cette paradoxale familiarité marquant les débuts de la lecture, voici un petit bouquet d’étrangetés, de distance, que la curiosité et l’histoire littéraires peuvent administrer à cette entrée dans le roman chinois. Fleur en Fiole d’Or et Au bord de l’eau font partie d’un canon de la prose fictionnelle chinoise. Ce canon suffit à éloigner le lecteur occidental du sien. En relèvent aussi, Les Trois Royaumes (2009) de Luo Guangzhong, un roman historique du XIVe siècle racontant dans un registre mythique la fin de la dynastie Han et la période des Trois Royaumes au IIIe siècle et Le Singe pèlerin (2002)(titré aussi La Pérégrination vers l’Ouest) de Wu Cheng’en, un roman fantastique du XVIe siècle, inspiré par une histoire réelle arrivée au VIIe siècle, racontant les mésaventures survenues lors de l’expédition d’un moine venu chercher en Inde les textes du canon bouddhiste pour les traduire.
Inattendue familiarité et étrangeté prévisible incitent donc à entrevoir une question générale. Si tant est qu’un canon occidental existe — remarquez que Bible et poèmes homériques ont beau être (surtout) narratifs, ils n’en sont pas des romans pour autant — que, certes, le roman a une longue tradition en Occident mais en pointillés, et que ses œuvres de référence partent dans des directions différentes de celles du canon chinois. Par sa relation ambiguë à l’imagination, au signe et à la fiction, le Don Quichotte (2001 [1605-1615]) de Miguel de Cervantès permet un choc romanesque entre idéal impuissant et réel social, mis en crise par le gentilhomme décalé. Au pôle opposé, c’est par son ingéniosité bâtisseuse, son optimisme alimenté par la Bible, que le Robinson Crusoé (2003 [1719]) de Daniel Defoe met en scène l’enrichissement individuel par l’assujettissement de la Nature et des Autres. Thématiser l’aventure, appropriatrice de monde et l’imaginaire, qui en questionne les fondements, telle serait donc plutôt la contribution de ces deux autres grandes traditions romanesques; romans singuliers toutefois, canonisés certes, mais issus de deux langues occidentales différentes; romans participant donc à la création d’un canon à la structure bien plus lâche que le canon de la fiction narrative en mandarin.
On voit la carte du roman et de la mondialisation commencer à tracer une courbe de niveau, définissant deux premiers territoires, en gros superposés, celui de la langue et celui du canon littéraire. Toutefois, en appuyant le doigt sur Fleur en Fiole d’Or, on voit aussi comment cet immense drap où est reproduite cette carte du roman et de la mondialisation est affecté d’un pli, émanant de l’extérieur, en l’occurrence du lecteur, l’échelle étrangeté-familiarité.
Notes et références
[1] Il s’agit d’un dialecte. Cette langue connaît de nombreuses formes. La forme écrite, véhicule de la culture lettrée classique, par ses idéogrammes compris quelle que soit la variante phonétique dialectale, a servi de puissant liant culturel. Existent par ailleurs de nombreux dialectes, longtemps sans écriture, permettant de les noter. Enfin, en accompagnant le bouddhisme importé d’Inde, qui supplantait taoïsme et confucianisme, l’un de ces dialectes devait passer au rang de koïnè (de langue véhiculaire commune), s’écrire et servir de véhicule à une littérature moins savante et de moins en moins directement liée à ses origines religieuses comprenant de tels romans ainsi que des pièces de théâtre, à partir de la période mongole du XIIIe siècle.