Module 1. Concorde et discorde

Curseurs sensibles des formes de la discorde

S’adresser au for intérieur du lecteur en mobilisant son plaisir de lecture à travers toute une gamme d’affects ne relève pas seulement des contenus thématiques mais aussi, de ce que Kant nommait les « formes a priori de notre sensibilité »: temps et espace. Si l’on se place dans la perspective de l’acte de lecture, chaque roman offre un équilibrage particulier de temps et d’espace représenté ou suggéré au lecteur. Même en tenant compte de l’autonomie relative de chaque lecteur devant ce que le roman lui propose, pas plus que dans la réalité on ne peut échapper à ces formes a priori de la conscience que sont temps et espace — à cette différence près, qu’il s’agit ici du temps et de l’espace de l’univers fictionnel. En examinant la discorde non plus seulement sous l’angle du thème principal du récit mais sous celui de cet équilibre entre temps et espace représentés ou suggérés, la lecture de romans saisis par la mondialisation tend à montrer l’affinité créative des auteurs plutôt avec le temps ou plutôt avec l’espace, ce qui, toutes les fois, entraîne le lecteur dans des expériences perceptives nouvelles, insolites ou décalées pour lui.

Depuis la littérature de la guerre de 14-18, s’est instaurée une manière plus subtile d’impliquer directement le lecteur dans l’histoire qu’il est en train de lire. Une manière ancrée dans une expérience des états corporels, dans le partage d’une expérience cœnesthésique. Cette nouvelle manière de narrer n’est pas une expérimentation de littérature d’avant-garde, élitiste puisqu’elle s’est répandue jusque dans la littérature populaire ainsi qu’en atteste ces exemples, tirés d’un roman de la collection Feu du Fleuve Noir, Les maquisards de Mac-Arthur (1974) de Robert Delaite. Ce sont des motifs narratifs, c’est-à-dire des sous-ensembles narratifs du roman trouvant leur unité à la fois dans l’action décrite (la thématisation) et dans sa base phénoménologique (la perception par le truchement du personnage). Dans le premier, l’action décrite est même une non-action, plus précisément la phase préparatoire d’une action, l’attente du tireur embusqué pendant le guet-apens et sa base phénoménologique, le for intérieur du tireur durant cette attente : « C’est ce que firent les Nippons, sans hésiter, persuadés de tomber sur des êtres sans défense, et pouvoir en faire un massacre exemplaire […]. Enfoncés dans l’herbe jusqu’aux genoux, ils offraient, sans s’en soucier, des cibles magnifiques » (p. 42). La narration montre le caractère asymétrique de l’embuscade du point de vue de celui qui profitera de l’effet de surprise.

Issu du même roman, voici maintenant une autre perception tout aussi maîtrisée, asymétrique, mais élargie aux dimensions d’un tableau panoramique. De tireur embusqué, le combattant est devenu spectateur, son regard, de fonctionnel est devenu esthétique :

Le tapis bleu et argent de la mer s’étalait à l’infini. Et cette multitude de taches noires qui la parsemaient, n’était-ce pas la flotte? Ils pouvaient malgré la distance, distinguer assez nettement les silhouettes les plus proches. […] Une colonne de fumée noire s’élevait lourdement sur la gauche, indiquant le port de Lingayen que la jungle leur dissimulait encore. […] Ce tableau les exaltait par sa sauvage grandeur. (p. 144)

Lorsque la narration ancre l’expérience personnelle dans le corps, voilà qui entraîne que toute perception ne soit pas obligatoirement maîtrisée. À cause de la puissance de son effet sur le lecteur, la narration tend même à favoriser non plus une perception maîtrisée mais une perception trompeuse. En voici une, toujours dans le même roman, liée à la surprise dans l’action : « Les images qu’ils se faisaient de la proche libération emplissaient si bien leur esprit que le parachutiste japonais qui leur tomba devant le nez leur sembla surgir de terre, et non du ciel » (p. 62).

Enfin, ce même roman va encore un cran plus loin avec cet exemple d’une perception affolée, quasi hallucinatoire, perturbée par l’envahissante construction imaginaire que le personnage se fait alors qu’il se sent être une cible (le récit révélera qu’il s’imaginait seulement être une cible) : « Il transpirait abondamment, plus de tension nerveuse que de chaleur. Dans sa tête trottait une idée fixe : il était, en ce moment, le point de mire d’un tireur invisible ! » (p. 55).

C’est toutefois au moment où le roman a dû inventer des manières de dire des expériences difficilement dicibles, notamment les récits de témoignages issus de la guerre de 14-18, que l’on observe au-delà de la perception affolée, quelque chose comme une crise de l’entendement pour le témoin.

Voici une citation tirée du livre de Maurice Genevoix, Les Éparges (1923)1 :

C’est alors que ce 210 est tombé. Je l’ai senti à la fois sur ma nuque, assené en massue formidable, et devant moi, fournaise rouge et grondante. Voilà comment un obus vous tue. Je ne bougerai pas mes mains pour les fourrer dans ma poitrine ouverte; si je pouvais les ramener vers moi, j’enfoncerais mes deux mains dans la tiédeur de mes viscères à nu; si j’étais debout devant moi, je verrais ma trachée pâle, mes poumons et mon cœur à travers mes côtes défoncées. Pas un geste, par pitié pour moi ! Les yeux fermés, comme Laviolette, et mourir seul.

Je vis, absurdement. Cela ne m’étonne plus : tout est absurde. À travers le drap rêche de ma capote bien close, je sens battre mon cœur au fond de ma poitrine. Et je me rappelle tout : ce flot flambant et rouge qui s’est rué loin en moi, me brûlant les entrailles d’un attouchement si net que j’ai cru mon corps éventré large, comme celui d’un bétail à l’éventaire d’un boucher; cette forme sombre qui a plané devant mes yeux, horizontale et déployée, me cachant tout le ciel de sa vaste envergure… Elle est retombée là, sur le parados, bras repliés, cassés, jambes groupées sous le corps, et tremblante toujours, jusqu’à ce que Bouaré soit mort. (p. 137)

Voilà ce que l’on entend par expérience limite : ici, l’effet de l’explosion d’un obus selon l’intimité de la perception qu’en a eu sa cible. À la fois parfaitement insolite pour la majorité des lecteurs, mais pas exceptionnelle pour des combattants et parfaitement extraordinaire, puisque les victimes d’une telle expérience survivent rarement pour raconter ce dont elles furent témoins. Sorte de noyau de l’expérience que l’écriture est, à la fois, chargée de rapporter pour le témoin et de construire pour le lecteur.

Il arrive que la phrase place le narrateur dans une extériorité. « Jusqu’à ce que Bouaré soit mort » : l’homme est (de nouveau) pourvu d’une identité, auteur et lecteur savent que l’agonie, aussi foudroyante soit-elle, peut durer. De telles phrases sont ce que l’on attend d’un témoin, qui rapporte ce qu’il a vu, parfois, subrepticement, ce qu’il sait. Cependant, elles se mêlent à d’autres dont le statut est tout autre du point de vue de la perception. Déjà, toujours pour dénoter, le recours à la « fournaise rouge et grondante » peut, certes, passer pour conventionnellement métaphorique; jusqu’au moment où la perception n’est plus médiatisée par la seule métaphore mais par le souvenir, non pas par une seule métaphore mais par deux, à la fois incohérentes et phénoménologiquement justes : « ce flot flambant et rouge qui s’est rué loin en moi, me brûlant les entrailles d’un attouchement si net que j’ai cru mon corps éventré large, comme celui d’un bétail à l’éventaire d’un boucher ». Au-delà du témoignage rapportant ce qui a été vu, voici le lecteur dans l’intimité de ce qui a été ressenti. L’intimité de la perception n’est d’ailleurs pas seulement cœnesthésique : la séquence de la mort de Bouaré est constituée de trois temps faisant faire refaire au lecteur le trajet « perception globale/identification » que le lieutenant Genevoix avait eu de cet événement : un premier excluant tout agent humain, « cette forme sombre qui a plané devant mes yeux, horizontale et déployée, me cachant tout le ciel de sa vaste envergure »; un deuxième transformant laborieusement cette forme informe en être humain, « Elle est retombée là, sur le parados, bras repliés, cassés, jambes groupées sous le corps »; un troisième redonnant son identité à la victime. Puis, au-delà de l’intimité de la perception et du ressenti, nous voilà dans celle de l’hallucination, le lecteur n’étant d’ailleurs pas toujours convié par des marques linguistiques univoques et explicites à la comprendre telle. Il y a bien l’irréel de « […] si je pouvais les ramener vers moi, j’enfoncerais mes deux mains dans la tiédeur de mes viscères à nu; si j’étais debout devant moi, je verrais ma trachée pâle, mes poumons et mon cœur à travers mes côtes défoncées » mais aussi, le futur simple de « Je ne bougerai pas mes mains pour les fourrer dans ma poitrine ouverte ». Dans l’acte de lecture, il y a là une indécision marquant bien le dépassement du récit comme adéquation à l’événement; le récit devient dévoilement, révélation d’une expérience intérieure. Reconquérir le sens de la réalité passe par une ressaisie cœnesthésique de soi, « À travers le drap rêche de ma capote bien close, je sens battre mon cœur au fond de ma poitrine », sorte de cogito du survivant mais cette reconquête n’ira pas jusqu’à découvrir un sens à l’événement traumatique : « Je vis, absurdement. Cela ne m’étonne plus : tout est absurde. »

Par ses phrases, son ou ses points de vue, par le choix d’un ou plusieurs énonciateurs, la narration romanesque construit, dans le for intérieur du lecteur, le temps propre de la discorde. Elle peut ainsi prendre une tournure extrême et fulgurante, comme dans le saisissant final de Syngué sabour : Pierre de patience (2008), roman en français de l’Afghan Atiq Rahimi. Ce final vient clore 150 pages d’une sorte d’ascèse de la jeune femme qui parle à son mari dans le coma, blessé d’une balle dans la nuque. En cherchant à apprivoiser sa peur, sa solitude, le poids de sa condition, elle en vient à une confession, réticente, hésitante puis intime. Le passage de l’apprivoisement à la confession est scandé par l’explication des noms d’Allah qui lui semble s’appliquer, avec plus ou moins d’exactitude, à cet homme qu’elle aime. Au quatre-vingt-dix-neuvième, Al-Sabour (le Patient), le plus adéquat pour ce mari inconscient à qui elle se confie mais aussi, sans doute le plus fortement optatif, celui qui correspond le mieux à la réponse qu’elle espère de lui après son aveu (leur fille n’est pas de lui), l’orgueil viril offusqué du mari est plus fort que son coma. Il se réveille, la saisit, lui fracasse la tête contre le mur, ce qu’elle interprète comme un miracle, avant de le poignarder et de finir elle-même la nuque brisée.

À l’autre extrême, la discorde peut aussi s’étendre sur une très longue période, comme dans le malheur transmis sur plusieurs générations d’une même famille dans L’armoire des robes oubliées (2011) de la Finlandaise Riikka Pulkkinen ou la rémanence de la violence raciste dans Le dernier Lapon (2012) d’Olivier Truc. Dans ce dernier, à travers une enquête contemporaine menée par deux agents de la « police des rennes » sur le meurtre d’un gardien de troupeau (ses oreilles ont été coupées post-mortem) et sur le vol d’un tambour ancestral, précieux artefact récemment rendu aux Samis, après avoir été systématiquement détruits pendant des siècles par les Blancs à cause de leur paganisme par les pasteurs protestants, l’intrigue policière exhibe à la fois les différences de formes et la permanence du racisme dont sont victimes les Samis dans l’extrême nord de la Norvège, là où le soleil disparaît pendant quarante jours et où leurs troupeaux de rennes paissent, indifférents aux frontières avec la Suède et la Finlande.

L’allongement du temps, l’instauration d’une temporalité longue ne relève pas seulement de ce que raconte le récit, de ce qui est explicitement thématisé. Pour bien saisir cette nuance, comparez Le Pleurer-rire (1982) d’Henri Lopes avec Un turbulent silence (1982) d’André Brink. Écrit par un célèbre romancier congolais (RDC) qui avait enseigné, fait de la politique, occupé de hautes fonctions dans son pays2, à l’Unesco, enfin comme ambassadeur à Paris, Le Pleurer-rire commence par l’annonce à la radio d’un putsch militaire. Moment de crise, donc de fulgurance. Toutefois, le reste du roman thématise une tout autre temporalité, complémentaire de la première : la durée, l’instauration d’une dictature sanguinaire, celle d’un ex-baroudeur de ce pays africain, Tonton Hannibal-Ideloy Bwakamabé Na Sakkadé, l’institutionnalisation de son pouvoir, déroutant, brutal. Un turbulent silence joue dans un tout autre registre. Le récit a beau ne relater que les quelques jours d’une révolte d’esclaves, dans l’Afrique du Sud de 1825, le roman n’en est pas moins volumineux. Le lecteur connaît même la brièveté de cette révolte et son échec dès le prologue. Dans l’univers de la fiction, il s’agit bien d’un moment de crise mais ce que perçoit la lecture, c’est un ralentissement de l’action, l’étirement du temps. Elle appréhende non seulement l’action de l’intérieur mais aussi sous nombre de ses facettes puisqu’elle le fait par le truchement des regards et des paroles croisés de tous les participants. Comme sa narration alterne la succession des actions et l’acte d’accusation écrit dans un lourd style juridique, présent dès le prologue et ponctuant le déroulement des événements, la lecture comprend qu’Un turbulent silence n’est pas un roman d’aventures exotiques mais le roman du conflit de deux temporalités. Le lourd style juridique est « instituant », sa temporalité propre est l’éternité, celle des lois iniques d’une société esclavagiste. Il instaure et rend intangible. C’est pour rendre sa dignité historique au moment ponctuel de la révolte réprimée, pour faire comprendre le point de vue des vaincus sur elle, son déroulement, ses tenants et ses aboutissants, que la narration élargit le nombre de points de vue. C’est pour opposer à l’éternité, temporalité de l’institution esclavagiste, la perspective d’une déterritorialisation possible qui permettrait d’échapper à l’esclavage pour les uns et au carcan de la société esclavagiste pour les autres, que la narration ralentit le moment bref de la révolte. Le roman rétablit une équité temporelle.

Entre la fulgurance et la rémanence peuvent apparaître deux autres figures du temps : celle de la répétition et celle de la crise. Une crise, en l’occurrence économique, à la fois brutale mais d’une certaine durée, peut altérer la vie des personnages. C’est ce qui arrive dans Terre brûlée (2013) de l’Albanais Dashnor Kokonozi, une des rares œuvres de fiction à traiter du thème des « pyramides financières » de 1996-1997 dans son pays, sur un mode très noir. Niko sert de « fixeur » autochtone à un journaliste autrichien venu enquêter sur les banqueroutes en chaîne des sociétés d’épargne et d’investissement maffieuses, qui avaient subrepticement épongé toutes les économies de la société albanaise. C’est à l’occasion d’un voyage dans le village de son enfance faisant remonter le passé à la surface que dans une atmosphère de plus en plus tendue, son destin prendra un cours tragique, faisant écho à l’écroulement de son pays.

Quant à la figure de la répétition de la discorde, c’est Le Bourreau (2007), terrible roman d’Heloneida Studart, qui pourrait l’illustrer. Traduit en français l’année du décès de cette femme politique féministe brésilienne, alors que l’original avait paru vingt et un ans plus tôt, juste après le retour à la démocratie — de telle sorte que le souvenir de la dictature militaire instituée après le putsch du maréchal Castelo Branco était encore vivace. Cette dictature a duré de 1964 à 1984 et le pays n’a d’ailleurs pas connu depuis de « commission de la vérité » comme à la fin de l’apartheid sud-africain. C’est toutefois indirectement que Heloneida Studart thématise cette durée : en entrant plutôt dans l’intimité d’un tortionnaire au service de la dictature, elle sert cette vérité visiblement difficile à assumer publiquement et elle le fait par un chapelet narratif de tortures commanditées et impunies, même si la structure globale du roman est celle d’une rédemption. Parfois pleinement cynique, parfois non, l’ex-tortionnaire de la fiction exhibe sans fioriture le rapport de domination, comme un écho inversé à vingt ans de langue de bois. La dictature qui l’employait avait en effet instauré un régime discursif de la mauvaise foi : ostensiblement, un attachement sans cesse réaffirmé à la démocratie libérale dissimulant une multitude de pratiques liberticides tues, assumées par les seuls assassins mandatés par le pouvoir.

Quant aux espaces de la discorde, ils ont un très large empan. Ils vont du for intérieur d’Ergys, le jeune homme halluciné dans Le rêve de Damoclès(2003) de l’Albanais Fatos Kongoli jusqu’aux toxiques réécritures de l’Histoire par la Chine pour justifier ses actuelles frontières, vues à travers les yeux de l’inspecteur Shan dans la série policière de l’Américain Eliot Pattison. Ils passent aussi, entre les deux, par les espaces de l’intimité des sentiments — comme le monologue intérieur constitutif de Mari et femme (2002) de l’Israélienne Zeruya Shalev, qui raconte la débâcle d’un couple — de la communauté et de ses relations parfois difficiles avec la société — comme chez la Française Valentine Goby,l’Américain Richard Russo ou le Suisse alémanique Jonas Lüscher — ou par la résonnance dans l’espace intime d’affaires internationales, comme chez l’Irlandaise Edna O’Brien.

Clos, tyrannique, injuste, parfois mal prévisible : tel est l’univers auquel doivent faire face les personnages des romans de Kongoli. Toutefois, Le rêve de Damoclès (2003) redouble, pour le lecteur, l’endroit où siège la folie. Elle n’est plus seulement dans la perversité écrasante d’une société de part en part assujettie à un régime politique qui désaxe tous les aspects de la vie. Elle habite aussi bien dans la tête d’Ergys, le jeune homme de Tirana qui narre l’histoire qu’à travers le récit dans lequel le lecteur discerne (plus ou moins adéquatement) ce qui relève de la réalité et ce qui relève d’hallucinations. Même si Ergys l’orphelin de mère a une intention (il veut remonter en-deçà d’un choc qui l’a séparé de son passé, retrouver la mémoire de ce qui lui a échappé alors), la folie altère le fil du récit, l’embrouille, le « délinéarise ». Il a beau observer avec circonspection ou suspicion, notamment les relations de son père et de sa nouvelle épouse ou les relations sociales ordinaires de la société albanaise (manipulation, corruption, etc.), il a beau se lancer dans un amour fou avec une artiste-peintre, la folie l’empêche de prendre pied sur quelque socle vital que ce soit, qui permettrait de maîtriser ou au moins, de comprendre.

En revanche, l’œuvre de Zeruya Shalev n’inclut aucune référence à l’actualité politique de son pays, Israël. Tout aussi pessimiste que Kongoli, elle est habitée par le sentiment de la fragilité de la vie dont on pourrait trouver le corrélat dans sa biographie — elle devait notamment, en 2004, survivre, blessée, à un attentat meurtrier. Ses romans semblent plus profondément marqués par une déréliction intime ; ses personnages féminins découvrent, dans la désolation et le tourment, que trouver l’amour n’est peut-être pas la panacée universelle, que l’amour est fragile, incertain, fugace. Illusoire peut-être. Et que c’est en soi, par une sorte d’ascèse personnelle, que chacune d’entre elles devrait chercher le sens de sa vie3.

Bien différents les uns des autres, L’Antilope blanche (2005) de la prolifique Valentine Goby4, Le déclin de l’empire Whiting (2002) de Richard Russo et Le printemps des barbares (2015) de Jonas Lüscher démontrent que la communauté peut aussi être un excellent espace social de déploiement de la discorde. Dans le premier cas, la confrontation est frontale entre la communauté et la société. Dans la société coloniale camerounaise sur le point de se défaire, c’est bien vainement que les éducatrices tentent d’opposer leur communauté faite d’école, de bonne volonté pédagogique, de la réussite de leurs élèves et d’un solide système de valeurs à l’irrésistible éruption d’un désir d’affranchissement politique dans le pays. Dans le second cas, c’est par leurs conflictualités internes que communauté et société se ressemblent. La discorde fonctionne ici comme une résonnance, la communication complexe entre la saga familiale du clan Whiting, qui aujourd’hui, quoique ruiné, n’en continue pas moins à se déchirer et la lente agonie de la petite ville d’Empire Falls dans le Maine, dont l’usine textile Whiting avait longtemps assuré la prospérité. Dans le troisième cas, celui de Lüscher, la communauté constitue un espace séparé — un luxueux complexe hôtelier dans le désert tunisien, protégé de la société locale, de riches touristes anglais — dans lequel l’effondrement inopiné de l’économie britannique va satiriquement révéler la minceur du vernis social, la précarité des valeurs, le grotesque derrière la prétention et la stratification mondaines.

L’empire vu depuis ses confins, tel serait le dispositif propre à la série Inspecteur Shan d’Eliot Pattison5, plus directement politique. Aux États-Unis, le premier roman de la série6 avait gagné le prix Edgar-Allan-Poe (Edgar Awards) 2000 du meilleur premier roman. Après avoir été condamné au laogai (inspecteur des finances à Pékin, il avait mis à jour des affaires de corruption dans les cercles dirigeants) et être relégué au Tibet après son officieuse libération à la suite du succès de son enquête, rapportée dans ce premier roman, Shan Tao Yun, profondément touché par la résilience et l’abnégation des moines bouddhistes tibétains prisonniers est maintenant réfugié dans un monastère secret. Dans Le tueur du lac de pierre (2009) l’intrigue s’enclenche lorsque des signes ordonnent à deux moines de se rendre dans les monts Kunlun au bord du grand désert du Takla-Makan, c’est-à-dire aux confins tibétains de l’empire chinois : une enseignante y a disparu, alors qu’elle s’occupait d’orphelins kazakhs, ouigours et tibétains. Là, l’empire c’est la force, les brutaux efforts du Parti pour acculturer les enfants nomades en les fixant par la scolarisation fermée des coopératives, en remplaçant la récitation de mantras par le bourrage de crâne à coup de slogans. L’enquête de Shan et de ses deux acolytes tibétains, Gendun le sage et Lokesh le vieil ami, met d’abord à jour la démultiplication de la faiblesse des assujettis. Enfants, orphelins, ethniquement minoritaires, privés de leur institutrice, une adulte tutélaire assassinée, ils n’ont pas les moyens de s’opposer au pouvoir. Pire encore : de jeunes garçons commencent à disparaître et leurs cadavres retrouvés montrent la sauvagerie de leur meurtre. Un apparent démon à forme de léopard arrache leur chemise, leur déchiquette la poitrine, les torture, leur cogne la tête, les éventre au poignard, les achève parfois d’une balle dans la tête et leur prend une chaussure en guise de trophée. L’espace d’un roman pourtant, la fiction montre que tout n’est pas définitivement joué, que malgré la force et la victimisation, il y a du jeu dans l’assujettissement. Parmi les faibles, se trouve une possible force puisque l’un des garçons se révélera être la réincarnation du lama d’un archaïque ordre bouddhiste, que malgré les efforts des Chinois, aussi bien l’administration que l’armée omniprésente, pour retrouver le trio d’enquêteurs, ils poursuivront leur investigation jusqu’au bout, que Shan et ses compagnons rencontreront d’autres personnages des confins, chacun desserrant à sa manière les boulons et rivets culturels imposés par le fort : la fille des steppes, Sophie de Bactriane, l’ex-Russe blanc, le couple américain… Ainsi, dans la clandestinité, ces derniers fouillent le désert pour retrouver et analyser des momies — preuves archéologiques mais insupportablement hétérodoxes pour l’empire qu’en des temps reculés, le Takla-Makan n’était pas parcouru par des Hans mais des Perses ou des Turcs.

Roman de l’intimité, Les petites chaises rouges (2016) d’Edna O’Brien se fonde sur une cruelle déception amoureuse, se déroule dans une Irlande provinciale étriquée puis dans la Londres cosmopolite des immigrants parfois sans-papiers, s’écrit avec des ruptures de ton bien éloignées du sobre style de Pattison, ignore le cadrage narratif de l’enquête, ne se met pas au service d’une sympathie pour des minorités opprimées, ne propose pas la découverte de cultures mal connues dans un environnement très exotique. Toutefois, Fidelma McBride, son personnage central, veut elle aussi non seulement savoir mais comprendre. Sans exotisme, Les petites chaises rouges n’en thématise pas moins aussi la rencontre de l’étranger, puis la situation de minoritaire. Certes, en dehors de toute tension enquêtrice, l’inquisition de Fidelma se fait à coup de questions plus générales quant à la nature de l’amour, vraisemblablement sans réponse satisfaisante : c’est qu’elle vise en fait à contrebalancer la honte, à désamorcer la culpabilité, à enrayer une secrète panique. L’arrivée dans le petit pub de Cloonoila du guérisseur monténégrin Vladimir Dragan n’était pas passée inaperçue. Mage à lunettes noires sur abondante crinière et barbe blanches, long manteau noir et gants blancs, il s’était annoncé guérisseur holiste et sexothérapeute. Malgré la réticence militante du curé, ardent promoteur de la chasteté finalement séduit par la culture et l’éloquence de l’étranger venu s’installer au village, définitivement mis en selle par la spectaculaire guérison de Sœur Bonaventure, l’une des quatre nonnes de Cloonoila, Vladimir fascine. Il se dit natif d’Alexandrie, avoir vécu dans les pays baltes, cite Ovide et d’autres poètes latins, affirme la nécessité d’un nouveau messie pour une humanité déboussolée, s’occupe des jeunes aussi bien sur le terrain de football que dans les bois pour retrouver l’inspiration des druides. De plus, sa clinique alternative draine-t-elle bien des femmes. La plus belle, Fidelma, mariée à un homme notablement plus âgé, dépitée de ne pas avoir d’enfant, ne tarde pas à être séduite, à vivre une passion vraie mais clandestine, à se retrouver enceinte. Mais Vladimir (Vlad, comme Dracula?) est brusquement arrêté. Il vivait sous une fausse identité, pourchassé par toutes les polices européennes, recherché par la cour de La Haye pour avoir torturé, massacré, commandé un génocide et le nettoyage ethnique de Bosniaques musulmans au cours de la guerre suivant l’éclatement de la fédération yougoslave7. Elle a trahi pour aimer un monstre ! La romance vire au cauchemar pour Fidelma, le lyrisme amoureux à la crudité de l’avortement, la claustration tranquillement territoriale à une fuite déterritorialisante, dans la pauvreté et la déréliction, parmi les perdants de la mondialisation échoués à Londres, à faire des ménages et nettoyer des crottes de chien. Ainsi, en attendant l’ouverture du procès à La Haye, c’est face aux nouvelles télévisées évoquant les turpitudes de son amant destructeur qu’elle formule les questions par lesquelles elle tente de se recomposer.

Voilà, ce module voulait faire prendre conscience de différents registres dans lesquels joue la mondialisation quand elle affecte le roman, non seulement la vie littéraire (production, mise en marché, distribution, économie du livre, critique, reconnaissance et consécration sociales des auteurs, etc.) mais aussi, le contenu des fictions. Dans chacun de ces registres travaillent deux forces de direction opposées, concorde et discorde, c’est-à-dire des mouvements de convergence et de divergence, le plus souvent révélateurs de relations de pouvoir entre cultures. Le module suivant approfondira ces idées de convergence et de divergence, en les examinant au moment de l’acte de lecture, c’est-à-dire au moment où en contexte mondialisé le roman met en contact des cultures différentes, celle de l’univers décrit par le roman et celle de son lecteur.

Toutefois, avant ça, implantons entre ces deux forces de concorde et discorde une zone grise plus intimement liée à la communication qu’aux relations de pouvoir, le malentendu. Comme pour les autres notions convoquées par le cours, c’est en suivant un roman qu’il s’agira de voir comment le malentendu peut être thématisé dans une fiction narrative. En outre, comme pour concorde et discorde, convergence et divergence, les modules suivants auront l’occasion de revenir sur d’autres aspects du malentendu.

Nouvelle grammaire finnoise (2005) est un roman pessimiste, écrit en italien par un traducteur à l’Union européenne8, Diego Marani. Il avait inventé une langue satirique, l’Europanto et commis une BD dans cette langue — sept « enquêtes » de son inspector Cabillot sur des thèmes de société (vache folle, nucléaire, drogue, etc.), racontées dans ce sabir farcissant une structure anglaise de mots allemands, italiens, espagnols, français et flamands9. C’est toutefois un écho bien différent de la confusion des langues à Babel qui s’entend dans Nouvelle grammaire finnoise (2005), qui débute par une citation non traduite de l’écrivain, dramaturge, poète et homme d’affaires finlandais Paavo Haavikko (lui-même peu traduit en français). Le récit montre qu’aider l’autre, dont la mémoire effacée agit comme une surface d’enregistrement, une ardoise vierge, voire un miroir, censé être le meilleur moyen d’absoudre une part secrète de soi-même, du conflit avec le pays natal, se fonde sur un terrible malentendu dont cet autre aura été la victime tragique : le neurologue de bonne volonté se trompe et enseigne la mauvaise langue à son patient amnésique !

Notes et références

[1] C’est le nom d’une petite commune du département de la Meuse dont une colline fut âprement disputée par les Allemands et les Français en 1914 et 1915.

[2] Ministre de l’Éducation nationale, puis des Affaires étrangères, Premier ministre et enfin, ministre des Finances.

[3] En entrevue, elle évoque que son père et sa mère, chacun de leur côté, avaient perdu le grand amour de leur vie; histoires dont elle, enfant, ne faisait pas partie.

[4] Surtout en littérature jeunesse, même si L’Antilope blanche ne s’adresse pas à ce public.

[5] Traduite par Freddy Michalski, qui avait notamment été le traducteur de James Ellroy.

[6] Dans la gorge du dragon (2009).

[7] Ce personnage de poète massacreur planqué est directement inspiré du psychiatre puis politicien nationaliste serbe Radovan Karadžić, dont la cavale avait duré douze ans et qui avait finalement dû répondre de crimes similaires à ceux du personnage du roman, notamment du massacre de Srebrenica.

[8] Traducteur pratiquant six langues.

[9] Diego Marani, Las Adventures des inspector Cabillot, Paris, Mazarine, 1999.