Module 2. En amont de l’acte de lecture
Encyclopédie du lecteur
Cela dit, beaucoup n’en dépend pas moins de la puissance de l’État. On connaît, par exemple, le dynamisme économique du Brésil, sa taille, sa place prédominante dans la lusophonie (208 millions de locuteurs, contre 28 au Mozambique, 10 au Portugal, y compris les Açores et Madère, 2 en Guinée-Bissau, 1,2 au Timor-Oriental, 0,85 en Guinée équatoriale, 0,59 à Macao, 0,52 au Cap-Vert et 0,2 à Sao Tomé-et-Principe) et son statut inquestionné dans ses propres frontières — même si on y trouve aussi une trentaine de langues amenées par des immigrants et cent soixante-dix langues amérindiennes1. À cette puissance correspond une foisonnante production littéraire, caractérisée à la fois par son prestige sur le marché littéraire mondialisé (dans le double sens qu’elle y est connue et reconnue) et par sa diversité intrinsèque.
Le Brésil et son roman sont connus, c’est-à-dire que dans l’acte de lecture s’interposent des clichés attendus. Moins radicaux que la scène de lecture dominée par un génocide comme dans le cas arménien, ils n’en constituent pas moins un interprétant préalable, en l’occurrence sociologique ou esthétique, c’est-à-dire tramés par la culture médiatique ou conventionnalisés par le réalisme magique; catégorie plus proprement littéraire. Aux attentes plus ou moins spécifiques de l’encyclopédie du lecteur2, à l’entrée « Sociologie urbaine du Brésil », la violence comme moyen d’ascension sociale dans une favela, comme dysfonctionnement propre à l’explosive Rio ou la confusion comme régime normal de cette vie urbaine, répondent respectivement La Cité de Dieu (2005 [1997]) de Paulo Lins3, les polars très noirs de Patricia Melo et L’homme du côté gauche (2015) d’Alberto Mussa. Et aux attentes, plus ou moins informées, de l’encyclopédie du lecteur à l’entrée « Réalisme magique brésilien », la mise en crise du roman réaliste, c’est-à-dire d’une esthétique importée par une narrativité autochtone, notamment depuis Jorge Amado, répond encore, 60 ans plus tard, Le don du mensonge (2010) de Ronaldo Correia de Brito; et c’est en contrepoint à la méditation sur le métissage, thématisée par les romans de Manaus de Milton Hatoum, comme Récit d’un certain Orient (1993) ou Deux frères (2003), que se lit la savoureuse et grivoise Découverte de l’Amérique par les Turcs ou Comment l’Arabe Jamil Bichara, défricheur de terres vierges, venu en la bonne ville d’Itabuna pour satisfaire aux nécessités du corps, s’y vit offrir fortune et mariage ou encore Les fiançailles d’Adma (2012) de Jorge Amado.
Toutefois, si l’on peut parler aussi de diversité, c’est que face à ces attentes plus ou moins averties, le roman brésilien joue souvent de la surprise. Ainsi, adieu l’anomie violente de Rio, bonjour la Brasilia de João Almino, tiraillée entre le thème de l’agrégation sociale d’une société hétéroclite (comme chez Amado ou Hatoum), celui de la puissance incarnée d’une utopie se faisant ville et celui de l’archaïsme mystique perturbateur (dans Hôtel Brasilia (2012) et son contrepoint nostalgique Cidade Livre (2012 [2010]). Adieu la brésilianité, bonjour son débordement du côté d’une polyphonique « déstéréotypisation » dans Le sourire du lézard (1998) de João Ubaldo Ribeiro ou du côté de la « schéhérazadisation » sensuelle de la Bible par la 701e épouse de Salomon à quoi se livre Moacyr Scliar avec La femme qui écrivit la Bible (2003 [1999]). Adieu le réalisme magique brésilien, bonjour la ludique déterritorialisation des langues et des amours, le captivant et réjouissant jeu de piste entre Rio et Budapest du cosmopolite Budapest (2005) de Chico Buarque. Inconnue car imprévue, la surprise dans cette littérature n’en reste pas moins littérairement reconnue, car brésilienne.
Ce module a tenté de montrer que la lecture de romans en contexte de mondialisation est, elle aussi, une école de complexité. On a vu que l’échelle étrangeté-familiarité ne se superpose pas toujours exactement à celle de la distance culturelle entre la culture propre du lecteur et celle de l’univers romanesque, de l’auteur et des éléments de la vie littéraire avec lesquels il a dû composer pour créer son roman.
De la même façon, il n’y a pas, loin de là, une superposition simple de la carte de la taille des langues (leur nombre de locuteurs) et de celle de l’importance des pays dans la république mondiale des lettres. Notamment, les aspects quantitatifs d’une carte des langues laissent dans l’ombre un élément plus déterminant en matière de roman : le prestige littéraire de chaque culture dans ce marché mondialisé de la fiction romanesque. Or, c’est souvent ce critère qualitatif qui s’avère déterminant pour expliquer l’accessibilité plus ou moins facile au roman lui-même, à la possibilité même de sa lecture.
Enfin, une fois le roman choisi, trouvé et lu, ce module a souligné le rôle des connaissances préalables de chaque lecteur, son « encyclopédie » personnelle. Là aussi, il faut tenir compte de la diversité de ces encyclopédies, elles aussi mobiles sur une échelle allant de l’ignorance pure et simple à une connaissance intime de la culture de l’Autre, mise en action dans la fiction. L’acte de lecture est non seulement fait de compréhension mais aussi, de souvenirs, d’attentes, d’anticipation. L’encyclopédie personnelle et sa mobilisation, fussent-elles imprécises, voire erronées, ce qui est fortement prévisible lorsque le lecteur a affaire à une culture inconnue, font partie intégrante de l’acte de lecture.
Chacun avec un angle particulier, ces trois premiers modules visaient à faire un rapide tour d’horizon du large territoire du roman en contexte mondialisé. Les modules suivants s’attarderont à approfondir ces premiers constats en matière de diversité et de complexité. Il sera notamment question de la thématisation romanesque du territoire et de la frontière, notions que la mondialisation semble altérer (module 3), de l’articulation entre fiction et réalité que propose la vraisemblance (module 4) ainsi que des chemins explorés par la fiction à partir du réalisme et parfois, contre lui (module 5). Enfin, les trois modules suivants ouvriront des discussions scrutant des questions langagières : l’ambivalence de la langue, qui unit mais aussi sépare à cause des différences entre langues et des différences sociolinguistiques dans une même langue (module 6), la plus grande fréquence, en contexte mondialisé, du choix que le romancier peut avoir à faire d’une autre langue d’écriture que sa langue maternelle (module 7) ainsi que l’importance de la traduction (module 8). En un effort de synthèse, le dernier module tentera de lier en gerbe toutes ces problématiques à l’intuition initiale qui avait présidé à la conception de ce cours : à cause de la diversité des romans touchés par la mondialisation et de la complexité de la carte qu’ils composent à leur insu, leur lecture ne peut que féconder, enrichir ou relancer votre étude des relations internationales.
Notes et références
[1] Toutes ces langues ont même parfois, localement, statut officiel, comme le poméranien à Espírito Santo ou le tucano à São Gabriel da Cachoeira, langue qui sert aussi de véhiculaire dans le nord-ouest de l’état d’Amazonas tout en étant surtout parlée de l’autre côté de la frontière, en Colombie.
[2] Dans le sens élaboré par Umberto Eco (1985).
[3] Et mieux encore, son adaptation pour l’écran par Kátia Lund et Fernando Mereilles en 2002.