Module 7. En quelle langue écrire?
La langue que l’on choisit : une problématique de l’exil?
L’exil, une expérience du deuil de la terre natale, de sa culture, voire de sa langue. Aussi différentes entre elles que soient les inspirations et leurs trajectoires, tel est le vécu commun à Milan Kundera, Kossi Efoui et Ornela Vorpsi.
Avec une intégration culturelle et linguistique réussie, le cas de Milan Kundera présente une trajectoire singulière. Son arrivée dans la francophonie résultait moins d’un choix que d’une fuite. Ses premiers romans, écrits en tchèque, avaient été traduits et primés en France, comme La vie est ailleurs (1973), lauréat du prix Médicis étranger cette année-là, avec son histoire de jeune poète réussissant dans le réalisme socialiste mais en contrepartie, étouffé par l’amour maternel. À la suite du Printemps de Prague de 1968, Kundera a dû s’exiler en France en 1975; déchu de sa citoyenneté tchécoslovaque en 1978, il est devenu citoyen français en 1981. Il a revu les traductions françaises de ses romans qu’il trouvait indiscrètement baroquisées par son traducteur d’alors; à telle enseigne que l’éditeur mentionne pour La plaisanterie, La vie est ailleurs, La valse aux adieux, Le livre du rire et de l’oubli et L’insoutenable légèreté de l’être1 : « Entre 1985 et 1987 les traductions des ouvrages ci-dessus ont été entièrement revues par l’auteur et, dès lors, ont la même valeur d’authenticité que le texte tchèque ». Par la suite, il a directement écrit en français; le premier de ses romans français, La lenteur (1995), fidèle à son inspiration faite de légèreté pour évoquer des choses graves, offre même une sorte de contrepoint littéraire à Dominique Vivant Denon et à son conte d’apprentissage des codes du libertinage aristocratique Point de lendemain, paru anonymement puis réédité sous un pseudonyme, entre 1777 et 1866; contrepoint signant la reconnaissance de Kundera pour son pays d’accueil.
L’inspiration de Solo d’un revenant (2008) de Kossi Efoui offre elle aussi un troublant décalage, mais plutôt entre un thème tragique et le déconcertant effet que produit le flou du narrateur; décalage exalté par une écriture entée sur la poésie et le théâtre. Longtemps après de longs massacres sans doute génocidaires, ce narrateur est revenu dans son pays natal pour comprendre comment en est mystérieusement mort son ami Mozaya et ce qu’est devenu Asafo Johnson, l’animateur de radio avec qui, étudiant, il avait fait du théâtre. Des clés de lecture réalistes seraient bien disponibles puisque ces massacres convoquent dans la mémoire du lecteur ceux des Tutsis au Rwanda en 1994 et que l’auteur est lui-même dramaturge. Toutefois, par le récit, la lecture s’installe moins dans un pays particulier que dans des lieux structurant à la fois un fort ressenti phénoménologique et une sourde sollicitation à l’interprétation symbolique, comme ce poste-frontière du début, à Gloria Grande, à la fois ligne (de démarcation) et zone (neutre). Naguère, les dix ans sanglants avaient coupé la ville en deux, Nord Gloria et Sud Gloria. Aujourd’hui, le narrateur voit par transparence dans les gardiens du poste-frontière, « soldats de bonne volonté » et « gardiens de la politesse », les anciens « coupeurs de routes et de gorges », pendant qu’un homme saisi de malaise est peut-être en train d’agoniser. L’exergue avait prévenu le lecteur de l’enjeu : « Les personnages de ce livre sont des êtres de fiction comme nous tous. Toute ressemblance, même fortuite, avec les vivants, les morts et les morts-vivants, est donc réelle ». Dans ce roman, l’entre-deux affecte les mots : le « revenant » du titre est aussi bien le narrateur de retour au pays natal que les fantômes que fait apparaître sa quête. Il affecte aussi ces lieux structurants, qui font éprouver et interpréter, et qui infusent le malaise. Sa narration contraint personnages et lecteur à une sorte de navette indécise entre vie et mort. Elle permet de saisir, par empathie, le statut de morts-vivants de personnages, comme le père de Mozaya. Puis en fin de lecture, on comprend le roman comme une tentative de désenvoûtement, d’exorcisme. Lui-même togolais et non pas rwandais, Kossi Efoui fait passer dans le registre de l’allégorie universelle aussi bien massacres que volonté de savoir, quête que survie… Il y a bien eu exil pour lui : étudiant à l’Université de Lomé, il avait activement contesté l’interminable dictature de Gnassingbé Eyadema, arrivé au pouvoir par un coup d’État et avait dû s’exiler en France. Toutefois, il y arrivait en maîtrisant déjà le français, voire en s’appropriant cette langue non pas du côté d’une élégante sobriété, fût-elle inspirée par le XVIIIe siècle, mais d’une tension entre sobriété descriptive (informée par le cinéma, la télévision et les arts du son), incomplétude des récits générés par l’enquête, filtrage des perceptions et poétisation métaphorique. Il y arrivait aussi en refusant le statut de « romancier francophone », en cosmopolite universaliste ne craignant pas la provocation (n’a-t-il pas déclaré « La littérature africaine n’existe pas »?), paradoxalement plusieurs fois primé en 2009 pour Solo d’un revenant par les prix Tropiques, Ahmadou-Kourouma et des Cinq continents de la Francophonie.
Si la fuite du pays natal que thématise Le pays où l’on ne meurt jamais (2004) rapproche la photographe et romancière albanaise Ornela Vorpsi de Kundera et d’Efoui, la configuration de sa relation au français en revanche la distingue. Comme ce premier roman, les cinq suivants qui l’ont fait connaître du lectorat francophone étaient traduits non pas de l’albanais mais de l’italien (elle avait fait des études à Milan). Toutefois, vivant en France depuis 1997, dix ans après le premier roman, elle fait paraître Tu convoiteras (2014), directement écrit en français. Son inspiration passe du roman d’éducation au roman de passion. La remémoration fine, perspicace, malicieuse mais aussi désabusée replace enfance et adolescence albanaises du triple personnage d’Enola, Ornela et Eva du Pays où l’on ne meurt jamais dans la course d’obstacles d’une société menaçante, machiste, dictatoriale2, mal compréhensible (pourquoi son père croupit-il en prison?) Alors que renversant l’injonction du Deutéronome, Tu convoiteras raconte brièvement, non plus rétrospectivement mais dans l’urgence du présent et avec une prenante intensité, comment Katarina, elle aussi multiple mais cette fois-ci dans ses statuts de fille, mère, épouse et amante, se bute à leurs contradictions, n’entrevoyant que fugitivement leur difficile convergence. Elle doit décider : peut-elle administrer un tranquillisant à son bébé malade, le laisser à la crèche et aller rejoindre son amant? Elle aime pourtant ce mari qu’elle trompe; elle aime pourtant ce petit garçon que consume la fièvre; elle redoute pourtant une éventuelle vengeance divine… C’est justement son déchirement moral qui fait remonter à la surface la dynamique informant la force de son désir érotique et aiguise l’authenticité douloureuse de l’aveu de son dilemme. Pour Katarina, désir et jouissance en effet compensent, réparent, servent à s’affirmer, à persévérer dans son être3. Son avidité pour les jeux érotiques ne sert pas simplement à équilibrer et restaurer le présent avec ses inquiétudes de récente accouchée, avec l’émergence d’une peur nouvelle, celle de l’âge et de la beauté qui va se flétrir, mais aussi à racheter le poids de l’absence du père et de la tyrannie de la mère. Elle se sent coupable, se met en question, se vitupère même mais c’est par cette tension intérieure qu’elle éclaire le mieux sa détermination.
Au passage, on se souviendra que malgré la légitime et forte tentation de lire de tels romans comme des documents, soit confessions personnelles soit études sociologiques, il s’agit de fictions. Elles laissent toute la latitude au romancier d’utiliser ce que bon lui semble de la singularité de son expérience et de ses connaissances, de se laisser guider par la nécessité interne de l’invention.
En effet, à la lecture, les effets immédiats de la sexualité fortement déréglée de bien des personnages expatriés des romans du Togolais Sami Tchack se prêtent moins facilement à la remémoration de ce statut de fiction que la fine distance induite par la narration et la mise en tension du passé africain et du présent de l’exil des personnages de Transit (2003), roman du Djiboutien Abdourahman A. Waberi.
À cet échantillon de la diversité des expériences personnelles et des expériences d’écriture que recouvre la situation d’exil, il faut ajouter que cette situation se distingue de l’émigration et de la langue d’élection. Alors que l’exil est infligé, l’émigration est voulue. Comme l’expatriation voulue ou infligée impose souvent (mais pas toujours) une langue autre, que le romancier peut embrasser par choix ou par rapport à laquelle il peut manifester une réticence défensive afin de protéger ce que l’émigration ou l’exil lui ont laissé de sa culture passée.
- Vous recommencez. Vous êtes incorrigible ! Toujours des complications…
- Je sais, je sais. Mais ce n’est pas moi qui les invente. C’est plutôt la mondialisation qui favorise la diversité de ces situations. Et puis, vous verrez avec quelques exemples que non seulement ce n’est pas si compliqué que ça vous paraît et que les romans ainsi conçus valent bien souvent de ne pas se laisser intimider par cet apparent écheveau de conjonctures.
Hector Bianciotti et François Cheng illustreraient le cas d’une émigration suivie ou précédée de l’élection de la langue seconde. Né en Argentine de parents italiens qui se parlaient piémontais entre eux, Hector Bianciotti était passé par l’Italie et l’Espagne avant de s’installer en France en 1961, par goût pour la littérature française. Lecteur chez Gallimard (il fera ultérieurement partie du comité de lecture), critique littéraire à la Quinzaine littéraire et au Nouvel Observateur, il écrit ses premiers romans en espagnol4, puis à la suite de sa naturalisation en 1981, il passe au français. Son premier roman dans cette langue, Sans la miséricorde du Christ (1985) obtient le prix Femina cette année-là et restera sur la liste des meilleures ventes deux années de suite. En guise de confirmation institutionnelle, en 1994, il sera lauréat du Prix de la langue française récompensant un auteur qui, par son style, illustre la qualité de la langue française, et en 1996, il sera élu à l’Académie française.
L’intégration culturelle et linguistique de François Cheng est peut-être encore plus réussie. C’est à 19 ans et avec ses parents (son père avait été nommé à l’Unesco) qu’il arrive à Paris en 1948. À la suite de l’arrivée de Mao au pouvoir, ses parents émigrent aux États-Unis mais lui, passionné de culture française, préfère rester étudier, traduire de la poésie de ses deux cultures aussi bien vers le chinois que vers le français et faire prendre conscience des effets de la révolution culturelle. Il est naturalisé en 1971. Calligraphe, auteur fécond (poésie, biographie, essais), il est lauréat du prix Femina pour son roman Le Dit de Tianyi (1998); plus tard, il y aura le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française en 2001, puis un fauteuil à l’Académie française en 20025.
Sur ces romanciers qui ont choisi le français comme langue d’expression romanesque, mentionnons au passage les études de Robert Jouanny, Singularités francophones ou choisir d’écrire en français (2000) et d’Anne-Rosine Delbart, Les exilés du langage : Un siècle d’écrivains français venus d’ailleurs (1919-2000) (2005).
La différence entre émigration et exil résiderait donc dans la source de la décision de s’expatrier : le choix appartient à l’auteur ou lui a été imposé. Est-ce bien tout? Non, on voit rapidement que l’émigration économique occupe tout l’espace intermédiaire entre ces deux pôles; en ce cas, ce n’est peut-être pas une cause politique qui pousse à l’expatriation mais ce n’est pas vraiment un choix par goût non plus. Dans le roman saisi par la mondialisation, c’est surtout sous forme de thème que ce cas est illustré. En français, le roman africain le traite de plus en plus fréquemment depuis Un nègre à Paris (1996 [1959]) de l’Ivoirien Bernard B. Dadié. Vous vous souvenez sans doute d’Eldorado de Laurent Gaudé, roman étudié à l’occasion de la première discussion de démarrage pour les premiers À vous (1 à 3). La migration africaine, plus ou moins légale, a surtout ce visage du désenchantement et souvent de la confusion identitaire qu’illustreraient des Camerounais comme Jean-Roger Essomba avec Le Paradis du Nord (1996) ou la très médiatique Calixthe Beyala avec Assèze l’Africaine (1994), lauréate des prix Tropiques (1994) et François-Mauriac (1995) décerné par l’Académie française, des Congolais comme Daniel Biyaoula avec L’Impasse (2011 [1997]), lauréat du Grand Prix littéraire d’Afrique Noire de 1997 ou Alain Mabanckou et son premier roman Bleu-Blanc-Rouge (2010 [1998]). En contrepoint, mais avec un désenchantement plus volontariste, Celles qui attendent (2010) de la Sénégalaise Fatou Diome donnent la perspective des femmes. Non seulement doivent-elles poursuivre leur vie de toujours sur une île dont leurs hommes sont partis, passés clandestinement en Europe, mais elles constatent comment l’absence délite leurs relations avec eux et prennent conscience du poids des traditions de cette société qu’elles ne peuvent pas quitter.
La migration illégale a de nombreux visages (certains plus mal connus que d’autres) et de nombreuses voix, plus diverses qu’on l’imaginerait. Voyez, par exemple, ces deux polars très différents : Cercueil & Cie (1985) de Simon Njami, né certes de parents camerounais mais à Lausanne, et Terminus Tel-Aviv (2014) de Liad Shoham, roman israélien, initialement paru en hébreu. Le premier est un hommage à Chester Himes, qui apparaît d’ailleurs comme personnage du roman et à ses inénarrables flics Ed Cercueil et Fossoyeur Jones. Njami les transpose de New-York à un Paris inquiétant et leur adjoint Amos Yegba, un journaliste camerounais menant une enquête cosmopolite entre Johannesburg, Paris et New York. Le second innove plutôt que de chercher un parrainage. Il innove par son enquêtrice, Anat Nahmias certes pas très féminine (ni belle, ni élégante), ni très expérimentée (elle est même carrément novice) mais redoutablement observatrice, intelligente et déterminée. Il innove aussi par son thème : la culpabilité toute trouvée et même avouée d’un jeune Érythréen pour le meurtre d’une activiste de la défense des droits des demandeurs d’asile ne convainc pas Anat. Elle enquête, lève bien des lièvres, du trafic d’armes à la prostitution, de l’affairisme politique aux enlèvements et met en lumière la triple victimisation des immigrés clandestins; proies des maffieux, souffre-douleur de l’extrême droite et insignifiants pour tout le reste de la société.
Lorsqu’elle n’est pas une simple affaire individuelle mais celle de tout un groupe, l’expatriation peut conduire à la (re)constitution d’une communauté, une diaspora. Une diaspora peut solidariser ses deux faces, linguistique et culturelle ou les désolidariser. La désolidarisation amène à l’intégration à la langue majoritaire, voire à une bonne partie de sa culture. C’est ce processus qui explique la quasi-disparition progressive du Montréal yiddish alors que cette langue des immigrants ashkénazes était la troisième après le français et l’anglais dans cette ville dans les années 30. Pas facilement disponibles aujourd’hui, les traductions françaises des curieux romans versifiés de Sholem Shtern, pédagogue, poète et romancier juif montréalais, témoignent de ce moment culturel révolu, notamment Velvl (1977)6. Il y a alors solidarisation entre langue et culture puisque la langue première du romancier a pu se maintenir dans son œuvre, grâce à un milieu minoritaire assez fort dans le pays d’accueil, pour constituer une communauté et un marché, fût-il relativement étriqué. Affaire de marché aussi, mais surdéterminé par le genre littéraire et la mondialisation éditoriale, Osama, l’uchronie mentionnée plus haut, écrite en anglais par le romancier israélien Lavie Tidhar, n’implique ni déplacement ni franchissement de frontière alors que le romancier élit une autre langue que la sienne.
Les romans de Haruki Murakami illustreraient un cas différent : ils n’impliquent pas plus de déplacement, ni de franchissement de frontière, ni de changement de langue, mais pas de diaspora non plus, alors que le romancier élit simplement une autre culture que la sienne. Malgré quelques séjours à l’étranger, Murakami vit au Japon où il est un fécond auteur de récits de voyage, de romans, de nouvelles, d’essais. Souvent primé, souvent traduit, souvent auteur de best-sellers, deux fois adapté à l’écran, il est l’un des Japonais les plus lus à travers le monde. Or, à la singularité de sa narrativité aussi détachée que peuvent l’être ses personnages (familialement, socialement, culturellement), à l’étrangeté provoquée par le glissement de ses récits d’un univers réaliste à un autre qui l’est beaucoup moins, à leur légèreté, leur humour, ses livres redoublent auprès de ses lecteurs japonais le sentiment d’étrangeté, comme s’ils lisaient un roman traduit en japonais. Ses contempteurs nippons lui reprochent d’abord d’avoir brouillé la frontière entre belles-lettres (junbungaku) et littérature populaire. Ils voient aussi, en son cosmopolitisme, une sorte de cheval de Troie, un accélérateur littéraire de l’américanisation de la culture japonaise : un auteur de romans américains écrits en japonais. C’est-à-dire une dévitalisation du cadre spontanément national de la littérature romanesque. Il faut dire qu’un faisceau d’autres indices semble abonder dans ce sens : Murakami, amateur de jazz (il a été propriétaire d’un club de jazz à Tokyo), a traduit nombre de romans américains7 au moment où cette littérature devenait la plus lue au Japon, dans les années 80 et même si les versions françaises y ont largement échappé, il exige le plus souvent que son œuvre soit traduite non pas à partir de l’original japonais mais de la traduction anglaise8 — ce qui révèle un autre pan de sa conception du marché mondial du roman et de la représentation symbolique de la valeur littéraire.
Sous un angle différent, examinons maintenant le cas plus subtil d’émigration ou d’exil dans une langue transnationale, lorsque la langue reste la même mais pas la culture. Dulce Maria Cardoso présentait un cas relativement simple puisqu’un seul événement, l’accession à l’indépendance d’une ex-colonie, marque un avant et un après, sans doute dans la vie de l’auteur mais surtout, dans l’univers de sa fiction. Toutefois, si l’on se tourne vers l’île Maurice, on découvre que ce seuil entre avant et après n’est peut-être ni également ni universellement compris par tout le pays. À cause de son histoire et de son multi-ethnisme, Maurice vient donc relativiser le caractère déterminant de l’accession à l’indépendance, non pas dans la vie politique de Maurice mais dans les univers de fiction proposés par les romanciers écrivant sur ce pays, eux-mêmes mauriciens ou pas, francophones ou non, vivant à Maurice ou plus.
L’île Maurice : avant d’en venir à la situation (ou plutôt, aux multiples situations) de ses romanciers par rapport à la langue, rappelons brièvement l’histoire de cette île et de son insolite francophonie. Les êtres humains y sont non seulement tardivement venus – elle est située au milieu de l’océan Indien — mais aussi, ils l’ont beaucoup nommée. Dina Arobi sur des cartes arabes du XVIe siècle, un peu plus tard Ilha do Cime et Mascareignes pour l’archipel (Maurice, la Réunion, Rodrigues) par les Portugais, Mauritius à la fin du siècle par les Hollandais, Isle de France au début du XVIIIe siècle par les Français, de nouveau Mauritius mais par les Anglais.
L’île Maurice avait fait son entrée dans la littérature romanesque sous l’égide d’un aventurier français qui avait vécu trois ans aux Mascareignes, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre. Devenu écrivain, auteur d’un récit par lettres, Voyage à l’Île de France, à l’Île de Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, etc., avec des observations nouvelles sur la nature et sur les Hommes, par un officier du roi (1773) et d’Études de la nature (1784) qui lui avaient valu la célébrité, il est surtout passé à la postérité grâce à son roman d’amour, Paul et Virginie (1788), best-seller, souvent illustré, souvent réédité, souvent traduit, souvent adapté à la scène, au petit et au grand écran9. Contrairement aux noms instables de l’île, ce baptême littéraire devait longuement quoiqu’inconsciemment marquer Maurice.
Tout d’abord par sa langue, puisque le français y est resté littérairement dominant; même en tenant compte de la colonisation britannique et de l’évolution démographique, l’anglais, alors langue des colons peu intéressés par la littérature et d’indiens culturellement marginalisés, n’a longtemps semblé que tangentiellement propice au roman. Mais aussi par un double exotisme du lieu et du temps qui continue à alimenter le roman mauricien10 comme chez Bertrand d’Espaignet. Son premier roman d’aventures historiques, La République des bâtards (2011 [1843]), paru à Maurice, se déroule entre la fin de la domination française remplacée par la colonisation anglaise en 1810 et l’abolition de l’esclavage en 1833, remplacé par l’engagisme, et fait apparaître la diversité de son peuplement d’alors, colons blancs, Noirs, marrons (esclaves en fuite), libres (travailleurs contractuels, le plus souvent indiens). Cette histoire y a rencontré le succès et sera suivi d’une saga.
Toutefois, dans l’importante proportion d’écrivains mauriciens qui tentent leur chance en France, tout se passe comme si, depuis Paul et Virginie, le roman mauricien devait s’émanciper de Bernardin de Saint-Pierre. Poète mauricien, jeune résistant en France durant la Seconde Guerre mondiale, brièvement rédacteur en chef des Lettres françaises, Loys Masson romancier prend à contre-pied tout cliché exotique. Ainsi, dans Le Notaire des noirs (1961), c’est plutôt à travers le double prisme de l’espace clos, étouffant, d’un couple marinant dans la rancœur et la haine, et du temps d’une difficile et mortifère mise à jour par un enfant d’un honteux secret de famille11 qu’apparaît Maurice, loin de la carte postale de l’île lointaine et paradisiaque ou de l’« épisme » du roman d’aventures historiques. Sur un mode moins désenchanté, Le chercheur d’or (1988 [1985]) puis La quarantaine (1995) de Jean-Marie Gustave Le Clézio (prix Nobel de littérature 2008 pour l’ensemble de son œuvre) réintroduisent la beauté de la nature mauricienne. Le chercheur d’or reprend l’un des thèmes classiques du roman d’aventures, la quête d’un trésor — ici, qu’un corsaire aurait dissimulé à l’Anse aux Anglais sur Rodrigues. Il raconte comment cette rêverie d’un homme ruiné, transmise à ses enfants, poursuivie par Alexis et Laure, est recodée, réinterprétée dans la réalité intime et les fracas de l’Histoire, l’amour pour Ouma et la Première Guerre mondiale à Ypres et sur la Somme sous l’uniforme britannique : introuvable, certes, il y a néanmoins bien un trésor, mais il est à l’intérieur de chacun. Le second roman est tout aussi intimement lié à l’ascendance du romancier puisqu’il est inspiré par la quarantaine forcée qu’Alexis, son grand-père maternel, avait été obligé de subir sur une île au large de Maurice. Cette fois-ci, l’objet de la fascination n’est plus un trésor mais la Nature elle-même; elle émerveille directement Léon (victime malencontreuse d’une quarantaine sur l’île Plate avec son frère Jacques), mais elle le fascine aussi par le truchement des regards d’un botaniste et surtout, de la belle Suryavati. Fascination devenue nostalgique (la fiction romanesque est rétrospective), qui ne doit pas faire négliger l’étroit tissage de cette Nature avec la culture livresque et les jeux intertextuels auxquels se livre le roman — citations du journal du botaniste, allusions à Robinson Crusoé et à Arthur Rimbaud, etc.
C’est comme si La Montagne des Signaux (1994) de Marie–Thérèse Humbert opérait la jonction entre Loys Masson et J.M.G. Le Clézio. L’histoire de la famille est perçue à travers Cécilia qui, même si sa mère Dolly avait été abandonnée par son mari, a vécu à Maurice avec son frère Peter une enfance particulièrement heureuse, avec des jeux dont leur sœur, April, n’était toutefois presque jamais partie prenante. Lorsqu’April partira en Angleterre, Cécilia voudra comprendre les raisons de ce départ et découvrira à son tour les secrets dissimulés derrière les bonheurs de l’enfance, ineffaçables mais altérables12.
Née à Maurice de parents indiens, quadrilingue (telugu, créole, anglais, français), Ananda Devi, après des études à Londres et quelques titres en français parus en Afrique ou chez L’Harmattan, publie chez Gallimard depuis 2001 et vit en France. Son sombre roman, Le sari vert (2011 [2009])13, est aussi un prégnant mais dynamique huis clos, portant lui aussi sur une difficile quête du passé alors qu’agonise « Dokter Dieu », le vieux médecin de Curepipe, égocentrique, avide de pouvoir, virulemment misogyne, plein d’amertume contre l’époque. À son chevet, deux femmes qui se détestent, sa fille Kitty la soumise terrorisée et sa petite-fille Malika l’homosexuelle rebelle, cherchent à lui faire dire avant qu’il ne soit trop tard un secret de famille lié à la mort tragique de la jeune épouse du médecin, disparition terrible qui l’a hanté depuis.
Après un premier roman paru à la Réunion14, lauréat du Prix Radio France du Livre de l’océan Indien, la journaliste Shenaz Patel publie en France (aux éditions de l’Olivier) mais vit à Maurice et écrit aussi en créole. Dans Le silence des Chagos (2005), la dimension personnelle de la quête d’un passé non-dit qui continue à empoisonner le présent reçoit une nouvelle dimension. Si Désiré, le jeune gardien du port, cherche à résoudre le mystère de sa naissance, il lui faudra inlassablement questionner Charlesia qui tout aussi inlassablement attend le bateau qui la ramènerait vers son île natale, Chagos. Cette fois-ci, le mystère a pour origine un différend politique. L’un et l’autre ressassent questions et zones d’ombre et par touches, font toucher du doigt la déportation des Chagossiens de leur atoll et leur exil forcé à Maurice en 1970, depuis que le gouvernement britannique a dévolu Diego Garcia aux Américains, une des îles de l’atoll, pour installer leur base navale dans l’océan Indien et qu’ils refusent tout droit de retour aux indigènes déportés.
Alain Gordon-Gentil et Nathacha Appanah incurvent ce penchant mauricien pour la rétrospection en remémorant l’épisode des réfugiés juifs internés à Maurice durant la Seconde Guerre mondiale15. Tentant de fuir le nazisme et de rejoindre la Palestine à bord d’un rafiot, ces Juifs d’Europe centrale, après avoir été refusés partout, internés à Haïfa par les Britanniques, puis déportés à Maurice, ont connu de pénibles conditions d’internement. Nathacha Appanah, Indo-mauricienne créolophone, journaliste, installée en France depuis l’âge de 25 ans, a connu le succès avec Le dernier frère (2007), plusieurs fois primé, traduit en plusieurs langues. Devenu vieux, Raj se souvient : les destructions laissées par un cyclone (sa maison et ses frères disparus) avaient fortuitement déclenché la grande amitié de sa vie, déterminante. Amitié entre deux enfants de langues et de malheurs différents, Raj, le fils d’un engagé indien et David, l’exilé juif interné. Quelques jours qui auront indélébilement marqué le petit Mauricien. Journaliste à Maurice, puis conseiller du premier ministre Navin Ramgoolam16, Alain Gordon-Gentil délaisse les plus fréquents thèmes de la nostalgie ou de la révélation des injustices passées, mais sans délaisser la tonalité dramatique avec Le voyage de Delcourt (2001). Le récit préfère envisager Maurice comme point sur deux trajectoires en regardant vers l’avenir. En décembre 1940, parmi les 1 600 réfugiés juifs incarcérés, la jeune Marika éprouve un coup de foudre pour Delcourt, Mauricien revenu dans son île natale après un séjour en Europe. Pour vivre avec lui dans leur paradis amoureux, elle s’éloigne des siens. Mais que faire à la fin de la guerre, lorsque les Britanniques veulent diriger les réfugiés vers la Palestine? Quelle sera la terre promise? Maurice ou la Palestine?17
Roman picaresque postmoderne, Les voyages et aventures de Sanjay, explorateur mauricien des Anciens Mondes (2009) du diplomate mauricien Amal Sewtohul conjoint ouverture de personnages mauriciens sur le monde à l’occasion d’une rencontre, avec une claudication fantaisiste entre croyance et scepticisme; révérence à l’endroit des cultures anciennes (ici, la mythologie hindoue et l’histoire européenne) et découverte du caractère obligatoire mais illusoire de leur révélation par le truchement d’une autre culture. Le vieux Sanjay raconte sa jeunesse et ses tribulations au signataire du roman dans un jardin bouddhiste berlinois, lui aussi rétrospectivement mais sous un jour plus ironique que nostalgique. Et il raconte, moins parce qu’il aurait connu une illumination religieuse fondatrice que parce qu’il a lui-même écouté des récits, de Sharma, de son patron le truculent marchand de grains M. Ramallah, d’Agnès, de Léon le pêcheur, de Roshni, etc. Ainsi, voilà que les talents de conteur dont avait fait preuve cet orphelin pour lui valoir l’adoption d’une aristocratique mère allemande, cette Frau Beate secrètement liée par une intime obligation de racheter un crime ancien, permettent une curiosité censément naïve, décalée par rapport aux grands récits nationaux, sans qu’une hypothétique « mauricianité » essentielle puisse lui servir de mesure, d’étalon universel.
Contrastée à de tels romans, l’ironie du Bal du dodo (1989) de la romancière française Geneviève Dormann, fût-elle mordante pour la classe fermée des descendants mauriciens de colons français, fût-elle récompensée par le Grand Prix du Roman de l’Académie française, semble un peu unidimensionnelle. Certes, en toute rectitude politique, les préférences de la jeune et insolente Bénie de Carmoët, élevée en France et de retour dans son île natale, vont vers les autres groupes, mais son regard aiguisé n’en reste pas moins bien plus braqué sur sa société d’origine, elle en a une compréhension intime et sans complaisance, plutôt que sur les autres qu’elle perçoit de l’extérieur.
Que retirer de ce survol de la diversité des situations lorsque la langue d’écriture devient le premier choix auquel est confronté le romancier? Une fois bien notée la diversité des configurations dans lesquelles s’effectue ce choix, remarquons qu’à moins d’être plus ou moins explicitement thématisée par le roman, au moment de l’acte de lecture, ce choix de la langue n’apparaît pas toujours clairement au lecteur18. C’est finalement ce que l’auteur fait de ce décalage entre deux cultures, deux langues, qui importe pour la création littéraire : émigration, exil, diaspora, langue imposée, qui en impose ou qui s’impose sont simplement les données d’un problème intime en amont de l’écriture; ce qui avait conduit, dans le module introductif, à consacrer un développement à des observations et des réflexions sur la manière dont des auteurs migrants se placent par rapport à leur nouvelle langue d’écriture.
Notes et références
[1] Ainsi que les nouvelles de Risibles amours (1970).
[2] Sous le régime d’Enver Hoxha.
[3] Je fais allusion à la formulation de Baruch Spinoza dont le centre de la théorie des affects est ce « conatus » : « chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » (Éthique, 2010, p. 227).
[4] Les déserts dorés (1967), Celle qui voyage la nuit (1969), Ce moment qui s’achève (1972).
[5] Il en est le premier membre d’origine asiatique.
[6] Roman traduit non pas de la version originale mais de sa version anglaise. Il a aussi paru en hébreu. Pierre Anctil a traduit, en 2005, l’encyclopédie historique du poète et lexicographe Haim-Leib Fuks sur la littérature yiddish et hébraïque au Canada, initialement parue en 1980, en yiddish.
[7] Notamment, des romanciers F. Scott Fitzgerald, Truman Capote, Paul Theroux, John Irving, Tim O’Brien et de celui qu’il considère comme son mentor, Raymond Carver.
[8] C’est toutefois ce qui s’est passé pour Underground (2013).
[9] En 1744, une maladresse de navigation avait causé le naufrage catastrophique et authentique du Saint-Géran dans lequel avait péri la prude Mlle Caillou de Précourt : telle était l’initiale inspiration de Bernardin de Saint-Pierre.
[10] Ainsi que les œuvres prenant Maurice comme décor, comme Georges (1974) d’Alexandre Dumas, roman d’aventures initialement paru en 1843, se déroulant au début de la domination britannique et thématisant frontalement l’organisation inégalitaire et le racisme de la colonisation de Maurice.
[11] Plutôt qu’un héros, le « père » s’avérera être un escroc en fuite.
[12] Née à Maurice, qu’elle a quittée à 16 ans, elle a étudié en Angleterre mais vit en France.
[13] Lauréat du prix Louis-Guilloux en 2010.
[14] Aux Éditions Grand Océan à Saint-Denis.
[15] Le journal de Ruth Sander-Steckl (2002) avait offert un témoignage sur ce triste épisode.
[16] Du Parti travailliste mauricien. Il est le fils de Seewoosagur Ramgoolam qui avait obtenu des Britanniques, par les urnes, l’indépendance de Maurice en 1968.
[17] Incidemment, à cause de leur thème commun, soit le sort peu enviable des travailleurs immigrés indiens engagés dans les plantations de cannes à sucre, on peut aussi comparer le premier roman de Nathacha Appanah, Les rochers de Poudre d’Or (2003) (lauréat du Prix RFO du livre en 2003 et du prix littéraire Rosine-Perrier l’année suivante) avec Sueurs de sang (2001) d’Abhimanyu Unnuth, lui aussi romancier mauricien d’origine indienne, très fécond, mais qui écrit en hindi.
[18] Il peut en apprendre quelque chose par le prière d’insérer sur la quatrième-de-couverture du livre, par Wikipédia ou par une entrevue médiatisée…