Module 8. Traduire

La traduction comme marché

Sur le marché mondialisé de la traduction, inutile d’insister sur la tendance à l’hégémonie du « traduit de l’anglais »; environ 2/3 des ouvrages traduits en français. La mondialisation du roman comme facteur de convergence? Certainement. Mais en même temps, facteur d’appauvrissement de la diversité culturelle. Considérez la chance d’un lecteur francophone. D’une part, dans sa langue sont traduits des romans parus initialement en anglais; il se tient ainsi au courant de ce que proposent les cultures du Commonwealth et américaine. D’autre part, contrairement à ces cultures qui sont peu enclines à traduire, il a accès à toute une variété de romans parus initialement dans bien d’autres langues. Comme assez spontanément, à cause de cette hégémonie du « traduit de l’anglais » ainsi que du goût et de la proximité de la culture américaine, il vous est plus facile de connaître ce pan majoritaire. Afin de préserver la plus importante diversité culturelle possible, nous considérerons ici plutôt quelques autres cas de figure bien moins connus, en commençant par les romans issus de cultures peu ou très peu traduites, petites comme celles du Timor oriental ou de la Moldavie, mais aussi bien plus grande comme celle de la Turquie.

Lorsqu’en décembre 1975 les forces armées indonésiennes envahirent le Timor oriental, avec l’accord politique des États-Unis, alors que la colonisation portugaise datant de 1596 venait de s’achever à la suite de la révolution des œillets au Portugal, Suharto ne s’attendait pas à la longue résistance armée d’un quart de siècle que leur opposerait ce petit pays, ni ses résistants, civils ou en armes. La violence meurtrière de l’occupation et de la répression se nourrissait de l’indifférence des grandes puissances qui avaient des intérêts politiques et économiques dans cette partie du monde — notamment, outre les États-Unis, l’Australie voisine, la Grande-Bretagne, la France, etc. Toutefois, forcé par la crise économique asiatique, le régime indonésien allait accorder l’autodétermination aux Timorais en 1999, référendum aussitôt suivi de violentes exactions de milices pro-indonésiennes jusqu’à l’intervention de l’ONU. Son administration provisoire devait gouverner jusqu’à l’accession formelle du pays à l’indépendance en 2002. Si les médias occidentaux ne se sont guère faits l’écho de ces années sombres, au moins jusqu’au prix Nobel de la paix 1996 accordé au politicien José Ramos-Horta et à l’évêque Carlos Filipe Ximenes Belo, on imagine que cette histoire douloureuse de l’accès à l’indépendance du Timor oriental est largement passée en dessous des écrans radars de la littérature.

Néanmoins, deux romans permettent de connaître ce petit pays et son tragique destin. Crónica de uma travessia (1997) de Luís Cardoso est le roman mémoriel d’un auteur lusophone du Timor Leste racontant avec nostalgie le paradis colonial perdu du point de vue de quelqu’un qui a vu les contacts successifs des cultures timoraises avec celle des Portugais, celle de l’Amérique diffractée par Singapour, et a dû partir pour sa métropole européenne inconnue au moment de l’invasion indonésienne. Même si The Redundancy of Courage (1991) place son récit à Danu, une île fictive du Sud-Est asiatique, ce roman à clé de Timothy Mo, auteur né à Hong Kong, fils d’un Cantonais et d’une Britannique, évoque plus directement la sanglante guerre civile menée par les milices pro-indonésiennes au moment de l’accession à l’indépendance, vue à travers un regard extérieur, celui d’Adolph Ng, jeune homme d’affaires homosexuel d’origine chinoise élevé au Canada. Si son premier roman a bien été traduit en français — sous le titre Une île au loin en 2000 — le second reste encore inaccessible dans cette langue.

La Moldavie, née en 1991 de l’effondrement de l’empire soviétique, après bien d’autres découpages dans l’Histoire, est elle aussi un petit pays, le plus pauvre de l’Europe politique. Les russophones ayant aussitôt fait sécession1, la langue majoritaire et officielle est le roumain, comme dans la province moldave de Roumanie et dans le reste de ce pays voisin. Les lapins ne meurent pas (2011) de Savatie Baştovoi inaugure la traduction en français des romans de ce pays, dans une maison d’édition montrant des affinités avec le roman en roumain2. Natif de Chişinău, Baştovoi n’a pas la distance coloniale que Cardoso maintient avec les cultures indigènes du Timor oriental, ni la distance cosmopolite de Mo. Sasha, le jeune héros, a beau aller à l’école, il sait à peine écrire. Emprisonné dans cette indigence communicationnelle, il laisse plutôt galoper son imagination, rêve à l’échelle que Dieu a secrètement disposé dans la forêt pour permettre de monter au ciel, se heurte au brutal arbitraire des adultes. La narration rétrospective, l’incompréhension de Sasha et son regard décalé permettent au romancier de faire saisir l’étrangeté de l’univers et l’inadéquation discursive de l’ère soviétique révolue.

En se souvenant que le Timor oriental est un petit pays, lointain, aux multiples envahisseurs, aux voisins hostiles, aux multiples langues (fataluku, galoli, habu et tétoum, mais aussi portugais et indonésien, c’est-à-dire les langues coloniales), dépourvu de tradition littéraire que la Moldavie, quoique plus proche du monde francophone, est aussi un petit pays, aux multiples envahisseurs, aux voisins hostiles ou condescendants, aux minorités nombreuses (presque tous les Moldaves sont au moins bilingues), avec la Turquie, nous passons un cran au-dessus. Toutes proportions prises en compte, la fortune du roman turc en traduction française ne semble guère refléter ni le nombre de locuteurs, ni l’ancienneté de la culture littéraire turque.

  • Moi, j’ai déjà lu Orhan Pamuk. J’ai même vu sur Wikipédia que c’est l’écrivain turc le plus vendu dans le monde, traduit dans une soixantaine de langues, lauréat de nombreux prix littéraires internationaux et même prix Nobel de littérature en 2006. Il est le seul Turc à l’avoir reçu…
  • Excellent ! Je vois que vous savez vous informer. Et vous avez aussi bien raison de le mentionner dans ce cours sur la mondialisation. À la fois très cosmopolite (il a beaucoup enseigné aux États-Unis) et profondément attaché à sa ville, Istanbul, cet auteur thématise le dialogue entre cultures dans ses romans, et le met en œuvre aussi bien dans son écriture (qui tresse tradition turque, iranienne, arabe et expérimentations romanesques des postmodernes occidentaux) que dans ses engagements politiques et ses interventions publiques.
  • Oui, je sais qu’il a été poursuivi pour « insulte délibérée à l’identité turque » après avoir ouvert un débat public sur le massacre arménien en 2005 par les Jeunes-Turcs d’Enver Pacha et qu’il a été défendu par Amnesty International, le PEN Club, la Convention européenne des droits de l’homme et de nombreux grands romanciers. Traduit en français, non seulement dans la prestigieuse collection Du monde entier de Gallimard mais aussi en Folio, Orhan Pamuk a une notoriété qui place le roman turc sur le devant de la scène.
  • Vous m’impressionnez.
  • Je vais alors vous impressionner plus encore parce que je ne connais pas seulement ce romancier-locomotive mais aussi une romancière auteure de best-sellers, Elif Shafak, un auteur de romans policiers, Mehmet Murat Somer, etc.
  • Et les romanciers de générations antérieures, comme la série des Mèmed de Yaşar Kemal, écrivain turcophone d’origine kurde, qui avait même connu un réel succès dès les années 60? Cela dit, même si j’apprécie votre culture à sa juste valeur, je voudrais attirer votre attention sur un autre point : si l’on y regarde de plus près, cette poignée de romanciers constituerait peut-être une sorte de leurre, masquant combien le lectorat francophone connaît peu cette littérature.

Certes, elle s’abreuve notamment à des sources françaises3; certes, le roman turc a bénéficié du rôle déterminant quoique discret de Nedim Gürsel en tant que passeur, lui qui enseigne à Paris et à Istanbul et qui est traduit depuis La première femme (1986) jusqu’à L’ange rouge (2012, récompensé par le Prix Méditerranée Étranger 2013), en passant par Les Turbans de Venise (2001). Il n’empêche que le destin du roman turc en français a souffert de plusieurs maux.

Le premier s’est établi dans la durée, avec la grande irrégularité affectant le choix de ce qui est traduit. D’abord, il y a la foule des auteurs qui n’ont pas encore été traduits : depuis les romans d’avant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’ampleur des romans et le style difficilement traduisible du fondateur de la littérature postmoderne turque, Oğuz Atay4, en passant par des auteurs comme les romancières Ayşegül Devecioğlu ou Menekşe Toprak (traduites pourtant en anglais) et le nouvelliste Faruk Duman. Puis, il y a ceux qui sont passés par un long purgatoire avant d’être rendus disponibles à un lectorat francophone. L’un des piliers de la littérature turque moderne, Sait Faik Abasiyanik, avait pourtant vécu en France de 1931 à 1935. Plutôt nouvelliste, son recueil le plus connu, Un homme inutile, paru en turc en 1948, n’en a pas moins dû attendre 2007 pour être traduit et encore l’a-t-il été chez un petit éditeur installé en province; situation d’éloignement significative en regard du « parisianocentrisme » de l’édition française5. Et le lectorat francophone continue de tout ignorer de ses romans Birtakım Insanlar (1952) et Kayıp Aranıyor (1953). L’œuvre de Sabahattin Ali, Turc de Bulgarie, plusieurs fois emprisonné par la police d’Atatürk et finalement assassiné à la frontière bulgare en 1948, est bien connue en Bulgarie. En revanche, Youssouf le taciturne, roman de 1937, n’aura été traduit en français que quarante ans plus tard6 — ce qui est toujours plus rapide que Le diable qui est en nous, datant de 1940 et traduit en 2008, et bien mieux que tout le reste, encore intraduit. Enfin, il y a ceux dont le lectorat francophone saisit mal l’importance du statut dans la littérature turque. C’est le cas d’Abasiyanik, d’Atay, mais aussi d’Enis Batur. Éditeur, auteur de plus d’une centaine d’ouvrages, poète et essayiste7, francophone ayant étudié et vécu en France, seuls les lecteurs des quelques traductions de ses livres aux Éditions Bleu autour savent qu’Alberto Menguel considère cet amoureux des livres comme son double8 et peut avoir l’intuition de la place symbolique de Batur dans son pays depuis les années 80. Et comment deviner, à partir des maigres traductions, que la dramaturge, essayiste, nouvelliste et mémorialiste Adalet Ağaoğlu est une des femmes de lettres les plus primées et respectées en Turquie? De Yiğit Bener, pourtant parlant lui aussi français et traducteur en turc de Louis-Ferdinand Céline, le lecteur francophone ne connaît au mieux que des essais et des nouvelles : ses quatre romans n’étant pas traduits. Outre le fait que le choix des romans lisibles en français n’a pas toujours été effectué pour retenir les plus représentatifs des grandes tendances de l’évolution du roman turc, les efforts éditoriaux de rattrapage eux-mêmes, louables, ne peuvent gommer les effets de lectures historiquement rétrospectives. Heureusement, ceci affecte peu l’inspiration ironique, pleine de fantaisie et elle-même rétrospective d’Ahmet Hamdi Tanpinar. Son nonchalant héros, Hayri Irdal, transite de la fin de l’Empire ottoman à la modernité de la République kémalienne dans un roman sur le temps qui passe dont le récit embrasse un large empan, 1830-1950. Toutefois, L’institut de remise à l’heure des montres et des pendules, initialement paru en 1962, aura attendu 2007 avant d’être traduit.

Le second mal du roman turc en français a été la fixation d’un cliché fort : la Turquie, pays profondément rural, aux villages et aux mœurs arriérés. Ce cliché a la vie dure puisqu’il date, dans sa version moderne, de la parution des notes ethnographiques recueillies sous le titre Un village anatolien (1963) par un jeune instituteur, Mahmout Makal. Cliché comme effet pervers d’une louable intention de Makal de faire connaître ce que lui connaissait de première main. Cliché comme effet pervers de la prestigieuse collection Terre Humaine que Jean Malaurie dirigeait chez Plon, pour décentrer la vision hégémonique, occidentale du monde. Certes, le roman turc s’est largement inspiré de la vie des campagnes, même si en français on n’en a connu que des bribes, traduites tardivement et en désordre par rapport à leurs parutions originales, avec d’importants risques de malentendus ainsi que l’illustreraient à la fois la prolifique production de Yaşar Kemal et Une saison à Hakkâri (1989 [1977]) de Ferit Edgü. Malentendus? Peu informés des traditions culturelles turques, les lecteurs de Kemal, dont les romans sont régulièrement traduits depuis Le Pilier en 1966 et qui a acquis une reconnaissance en France9, en décelant à la lecture des formes stylistiques familières (comme le flux de conscience narratif) ne risquent-ils pas de prendre au premier degré les exagérations dues à des formes stylistiques bien moins connues (comme les chants des bardes alévis anatoliens)10? Décalage chronologique? Une saison à Hakkâri est traduit en 1989 alors que son histoire d’instituteur relégué pour non-conformisme idéologique avait initialement paru en 1977 et été adaptée à l’écran dès 1982 par Erden Kiral, aussitôt censurée par les militaires au pouvoir à la suite du coup d’État de 1980, ce qui n’avait ni privé le film d’un Ours d’argent à Berlin en 1983, ni le village kurde d’Anîtos de l’acharnement ultérieur des militaires… Un des classiques du roman turc, L’hôtel de la mère patrie (1992) de Yusuf Atılgan, initialement paru en 1959, vise même à donner l’impression d’un triple enfermement désespéré : celui d’un bourg de l’Ouest anatolien (Manisa?), avec son marché, ses maisons historiques, ses lieux de rencontre, ses rituels sociaux; celui d’un lieu, un petit hôtel; celui de la lente descente aux enfers d’un esprit malade — à la suite du choc d’une rencontre (une cliente fascinante lui annonce revenir dans une semaine), Zebercet, le propriétaire, prend conscience du vide de sa vie, sombre progressivement dans la dépression, refuse les clients, ferme l’hôtel, dans un accès de rage maniaque étrangle la petite bonne, sa seule employée et se pend. Roman du prix de la perte de repères, imposée par Atatürk pour fonder la Turquie moderne sur les ruines de l’Empire ottoman, racontée en tressant tradition orale et forme narrative romanesque occidentale.

Réduire le roman turc à cette inspiration anatolienne serait toutefois une grossière simplification. Ainsi, face à la tradition du roman social, le roman turc contemporain est familier des romans de l’intimité, comme le délicat roman de l’humble quotidien de Bengui dans Les Matins de Benguisu (2005) de Nezihe Meriç ou la navette imposée à Neslihan, l’héroïne romancière de Jour d’obscurité (2012) de Leylâ Erbil, entre l’intensité des amours, de la vie stambouliote, de la vie de famille, de la vie de romancière, de la vie du réseau d’artistes et d’intellectuels de gauche, et les moments suspendus où elle visite sa mère atteinte d’Alzheimer; moments qui la relient à des histoires dont sa ville n’a pas gardé trace, à d’autres moments révolus, à une intemporalité intangible, à un univers immobile et déchiré. Un cran plus loin (effet d’élargissement de la mondialisation? Effet de la thématisation en abyme à partir du projet d’écriture du personnage de romancière, Ozgür?), La Ville dont la cape est rouge (2003 [1998]) d’Aslı Erdoğan construit un univers particulièrement noir, hors de toute problématique nationale, dans une ville complètement étrangère, brésilienne, engloutisseuse : Rio. Dans un registre comparable, dans D’un extrême l’autre (2013 [2011]) de Hakan Günday, c’est à Londres que Derdâ l’Anatolienne, vendue, mariée de force à un islamiste, séquestrée et battue par ce mari, inventera une insolite vengeance croisant tchador et milieu de la pornographie. En miroir, le roman raconte la rencontre qui changera la vie de Derda, le gamin d’Istanbul, avec l’écrivain Oğuz Atay. Déjà sarcastique et sans pitié autant pour les crispations religieuses ou identitaires que pour l’orientalisme, ce roman subit encore une puissante attraction supplémentaire, centrifuge, l’éloignant encore plus de la carte postale et de l’inspiration anatolienne : celle de l’admiration de Günday pour Louis-Ferdinand Céline.

Aussi étriquée qu’ait pu être la portion du roman turc traduit en français, quel qu’ait pu être l’effet de tous les maux que l’on a vu affecter le processus de constitution d’un patrimoine de romans turcs en français, on constate que malgré tout les quelques-uns mentionnés ici permettent de se faire une première idée de sa richesse et de sa diversité. Aussi courte que soit la liste des romans consacrés au Timor oriental ou à la Moldavie, on constate que malgré tout, chacun d’entre eux tente de graver son histoire tragique ou absurde dans une mémoire mondialisée.

Notes et références

[1] Leur République moldave du Dniestr n’a toutefois toujours pas reçu de reconnaissance internationale.

[2] Les Éditions Jacqueline Chambon.

[3] Ainsi que le souligne la traductrice Gül Mete-Yuva (2006).

[4] Le lecteur francophone n’a accès qu’à un recueil de ses nouvelles, En guettant la peur (2010).

[5] Profitons-en pour souligner que les Éditions Bleu autour, à Saint-Pourçain-sur-Sioule, font de remarquables efforts pour faire connaître cette littérature.

[6] Par les Publications orientalistes de France, en 1977. Depuis, il a été réédité par Le Serpent à Plumes.

[7] Notamment, les ébouriffantes suites imaginaires, interprétations et autres chemins de traverse que La Pomme (2005) donne au célèbre tableau qu’un diplomate ottoman, Khalil Chérif Pacha, avait commandité à Gustave Courbet, L’Origine du monde (1866).

[8] On peut lire notamment D’une bibliothèque l’autre (2008).

[9] Prix mondial Cino Del Duca en 1982 pour l’ensemble de son œuvre et légion d’honneur en 1984.

[10] C’est du moins ce sur quoi attire l’attention de l’article « La littérature turque en français : un mariage de raison » de Timour Muhidine (2010), enseignant de littérature turque à l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris, traducteur et responsable de la collection Lettres turques chez Actes Sud.