Module 2. En amont de l’acte de lecture

Accessibilité des romans

Que cette carte de la mondialisation du roman ne nous fasse pas oublier un autre territoire doublé d’un autre pli, l’accessibilité à la création romanesque, cet autre registre de disparités, interne à un territoire étatique travaillé par des contradictions que l’on préfère ignorer. Aussi nécessairement subjectifs que soient l’acte de lecture et celui présidant à la création romanesque, ils n’en passent pas moins par des moments d’objectivité. Ainsi, en amont, l’acte de lecture lui-même est surdéterminé par l’alphabétisation1, l’apprentissage du plaisir de la lecture et la concurrence d’autres pratiques culturelles; or, les inégalités marquent de leurs sceaux les politiques publiques, face à l’analphabétisme2 et à la production de livres3.

À l’intérieur d’un même ensemble national, l’accessibilité à la création romanesque peut s’avérer bien disparate. Par exemple, pour les Premières Nations, au handicap linguistique propre au Québec où le français menace l’existence des langues amérindiennes4, se superpose celui de la littérature autochtone. Ces Premières Nations occupent bien plus souvent la place de référent que d’émetteur — qu’il suffise de parcourir le Répertoire de littérature jeunesse, émanant pourtant du Conseil en Éducation des Premières Nations (2011), où seule une petite minorité d’auteurs amérindiens s’immisce parmi les auteurs de la majorité québécoise. En outre, malgré un Bernard Assiniwi et sa saga des Béothuks ou un Michel Noël et ses romans jeunesse, le roman n’est pas le genre auquel ils recourent le plus spontanément pour se raconter. Enfin, tous ces romans amérindiens n’ont pas les mêmes conditions de diffusion : face à des ouvrages traduits (américains comme La maison de l’aube, 1996, roman initiatique pueblo du Kiowa-Cherokee N. Scott Momaday ou ceux de la sang-mêlé souvent primée Louise Erdrich, ou canadiens comme le roman de guerre de Joseph Boyden5, Le chemin des âmes (2006) et suivants), les espoirs de trouver un lectorat sont notablement plus minces pour Champion et Ooneemeetoo (2004), traduction du roman sur le sida du dramaturge cri manitobain Tomson Highway, publié à Sudbury ou pour Le Mutilateur (2008 [2001]) de Julian Mahikan, autoédité.

Et il n’y a pas que la diversité des cultures comme facteur d’inégalité pour l’accès à la création romanesque puisqu’un territoire peut aussi être entendu comme espace de distribution commerciale. Tahiti a beau faire officiellement partie d’une authentique collectivité d’outre-mer française, les romans parus à Papeete, comme La Tavana (1999) de Vaema Teikimatua ou Le Roi absent (2007) de Moetai Brotherson, subissent l’effet de l’éloignement géographique, qui tiendra à distance une majorité de leurs lecteurs potentiels, en France et dans le reste de la francophonie. De la même façon, l’ardeur d’un éditeur comme Au vent des îles, maison fondée en 1988 par Christian Robert à Pirae (Tahiti) pour faire connaître nature et culture océaniennes et plus particulièrement, les créations littéraires avec sa collection Littératures du Pacifique, malgré de remarquables efforts de sélection (notamment par des rééditions et des traductions) et de distribution depuis 2005 (par leur diversité dans la francophonie, par le catalogue électronique), le public de ces auteurs reste en-deçà de ce qu’il mériterait d’être.

Ce qui conduit à des situations contrastées. Albert Wendt, un auteur néo-zélandais d’origine samoane, écrivant en anglais, couvert d’honneurs en Nouvelle-Zélande, reste largement méconnu du public francophone malgré les traductions de deux de ses romans par Au vent des îles : Le baiser de la mangue (2006) et Les feuilles du Banian (2008). En revanche, les romans de Sia Figiel, Samoane écrivant en anglais, lauréate du Prix des écrivains du Commonwealth en 1997 pour L’île sous la lune (2001 [1996]) et publiés en France par Actes Sud trouvent plus facilement ce public. Entre les deux, si plusieurs titres de Patricia Grace (romancière néo-zélandaise d’origine maorie, écrivant en anglais, elle aussi couverte d’honneurs en Nouvelle-Zélande) sont traduits en français, c’est Potiki, l’homme-amour (1993), qui aura une carrière plus facile car publié par la collection L’étrangère d’Arléa, éditeur parisien, plutôt que Les enfants de Ngarua (2006) ou Le Bataillon māori (2010), publiés à Tahiti.

Tout autre cas de figure, Rose noire sans parfum (1998) de Jamel Eddine Bencheikh6, roman historique racontant le soulèvement d’esclaves africains assèchant les marais de l’embouchure de l’Euphrate. Écrit en français par cet érudit algérien, qui enseignait alors à l’Université Paris IV, il avait initialement paru chez Stock à Paris. Après le décès de l’auteur, le roman devait être réédité en 2009 à Alger aux éditions [Barzakh].

Rêves de femmes : Contes d’enfance au harem avait été initialement rédigé en anglais par la romancière et sociologue Fatima Mernissi, sans doute pour toucher un public plus large et plus réceptif que si elle avait écrit en arabe ce que, par ailleurs, elle avait déjà fait. La traduction française a été revue et adaptée par l’auteure et diffusée dans la francophonie à partir de 1996. Dans la francophonie, sauf au Maghreb : une entente contractuelle y cédait les droits de distribution aux éditions Le Fennec de Casablanca; Le Fennec avait déjà publié, seul ou en coédition avec Albin Michel, d’autres ouvrages de Fatima Mernissi.

On le constate avec ces exemples, même si la dynamique centre-périphérie pèse d’un poids souvent écrasant, les cas de figure sont plus nombreux et diversifiés que l’on aurait pu le croire a priori.

Notes et références

[1] Emmanuel Todd (1996) a montré la corrélation très forte entre le pourcentage d’adultes alphabétisés et l’avènement de la modernité.

[2] Les efforts publics semblent insuffisants encore pour qu’ait lieu un rattrapage dans de nombreux pays (Inde, Bangladesh, Pakistan, Cambodge, Myanmar, Népal; Comores; Côte d’Ivoire, Bénin, Burkina Faso, Sénégal, Gambie, Mali, Maroc, Mauritanie, Niger, Érythrée, Éthiopie, Malawi; Égypte, Émirats arabes unis, Irak; Papouasie-Nouvelle Guinée; Guatemala, Nicaragua, République dominicaine, Haïti.

[3] 50 % des pays produisent moins d’un livre par habitant, 30 % produisent entre un et trois livres par habitant et 20 % en produisent plus de quatre par habitant. 60 % des pays ont moins de 50 exemplaires de livres scolaires pour 1 000 habitants alors que 20 % des pays en ont plus d’un pour chaque habitant. 70 % des pays ont moins de 200 ouvrages disponibles en bibliothèque par million d’habitants, 16 % entre 200 et 500, et 15 % plus de 500. Dans à peu près 50 % des pays, la totalité des titres disponibles dans les librairies publiques contient moins d’un livre par habitant, 20 % entre un et trois livres par habitant et 30 % quatre livres ou plus.

[4] Atikamekw, montagnais (oriental et occidental), huron-wyandot, malécite, maniwaki, algonquin, micmac, mohawk, naskapi, cri du Nord-Est, potawatomi, abénaki. En France, le français menace le basque, le breton et le gallo, l’alémanique, le francique (rhénan et mosellan) et le flamand occidental, le lorrain, le champenois, le bourguignon, le franc-comtois, le picard, le normand, le poitevin et le saintongeais, l’auvergnat, le gascon, le languedocien et le limousin, le corse et le ligurien ainsi que le franco-provençal.

[5] Son arbre généalogique intrique, lui aussi, Blancs et Amérindiens.

[6] Dont parle la rubrique Quelques notes sur… quatre dynamiques de création.