Module 4. Lecture et coopération
Tout comme la mondialisation enrichit mais en même temps, rend plus incertaines ces notions de territoire et de frontière, c’est peut-être tout le rapport de la fiction romanesque à la réalité qu’elle force à considérer à nouveaux frais. Nous sortons peut-être d’une longue période, ouverte par le roman-feuilleton et le roman réaliste à la Balzac, pendant laquelle le roman a occupé la position de forme dominante de la fiction dans les cultures occidentales. De telle sorte que la conjonction de la fiction, du genre romanesque et du support imprimé a semblé naturelle. Or, faut-il souligner que même si l’ensemble défini par cette conjonction est prolifique, la fiction avait auparavant connu bien d’autres genres (de l’épopée à la fable, du conte au mélodrame, etc.), que même dans sa période hégémonique, le roman n’avait pas fait disparaître d’autres genres narratifs fictionnels, comme la nouvelle et qu’il a longtemps connu la coexistence de supports imprimés différents, comme celle du livre et du feuilleton? Faut-il aussi rappeler que dès que la longueur des films l’a permis, le cinéma, ne se contentant plus d’enregistrer le mouvement et la lumière, est devenu narratif par la scénarisation et tout aussi rapidement fictionnel, sans pour autant que l’adaptation proprement dite en soit le facteur déterminant? Que depuis longtemps, le cinéma entretient d’ailleurs des rapports ambivalents avec le roman, tout aussi bien source d’inspiration que modèle à ne pas suivre?
Cela dit, l’ère ouverte par la montée en puissance du numérique a encore accru l’autonomisation de chacun des éléments qui avaient convergé pour former cette conjonction apparemment naturelle fiction/roman/support imprimé. Le numérique pousse à la convergence des catalogages nationaux, à la dématérialisation du livre et de ses formes ainsi qu’à la reconfiguration du monde de l’édition. Ainsi, Europeana, lancée en 2008 par la Commission européenne, est un super catalogue réunissant les catalogues de 1 500 institutions culturelles, dont de grandes bibliothèques mais aussi des musées, des archives nationales et des archives audiovisuelles. Au-delà des catalogues, la numérisation permet l’accès aux documents eux-mêmes par chacune des institutions, selon leur politique de numérisation et leur politique d’accès. Partenariat avec Google, par exemple, dans le cas de Gallica, pour la Bibliothèque nationale de France; partenariat avec l’Université de Montréal dans le cas de la collection d’éditions critiques Bibliothèque du Nouveau Monde des PUM; pour Bibliothèque et Archives nationales du Québec, etc. À ces services, auxquels il faut adjoindre Amazon ou Internet Archive, s’ajoutent aussi les maisons d’édition classiques qui ont à leur tour investi, avec des fortunes diverses, ce domaine du livre électronique ainsi que des logiciels offrant des structures beaucoup plus légères et souples en book on demand facilitant l’auto-édition. Formule permettant notamment à un poète et romancier guadeloupéen comme Georges Cocks de rendre plus largement accessibles ses romans, malgré l’excentrage de son île par rapport au marché du livre francophone.
Les mutations technologiques ont mis en lumière plutôt qu’accéléré une crise de l’édition qui datait de bien avant. En fait, il a fallu très longtemps pour que la littérature, son institution et ses discours d’accompagnement prennent conscience qu’elle avait été réinscrite dans une nouvelle configuration culturelle, instaurée par le régime médiatique, où elle n’avait plus son ancienne prééminence. En effet, cette lente marginalisation culturelle de la littérature s’aggravait d’un déclin de la lecture en général. Déclin? Il est continu depuis que le temps de loisir consacré à la lecture est disputé par la consommation de télévision, à partir des années 601 et depuis que dans les études, les humanités exigeant une solide pratique de la lecture se sont vues distancées par les disciplines techniques et commerciales où la lecture de loisir n’a plus le même degré de nécessité. En outre, ce déclin est renforcé par la prise de conscience que l’universalisation de l’alphabétisation scolaire dans les sociétés avancées ne donnait qu’une idée bien imprécise de la qualité de la littératie réelle, notamment quant à la capacité à lire un roman.
Enfin, et c’est sur quoi ce module insistera, la fiction romanesque qui avait constitué un déterminant moteur de la lecture depuis le XIXe siècle, a beaucoup changé de statut culturel jusqu’à aujourd’hui. Avec la notion de « romanesque-général », dans son étude 1889 : Un état du discours social, Marc Angenot (1989) montrait comment, dès la fin du siècle, le roman s’était imposé comme l’appareil universel de compréhension du monde, comme manière de penser totalisante carburant au récit, au typique et au vraisemblable et Alain Vaillant (2006) que cette montée en puissance du narratif s’était effectuée au détriment de l’argumentatif.
Notes et références
[1] Notamment, le pourcentage de gros lecteurs diminue tendanciellement ainsi que le pourcentage d’acheteurs « moyens » alors qu’augmente le nombre de non-acheteurs.