Module introductif. Relativisme? Universalisme?

Faciliter? Limiter?

Défini surtout par l’économie, le contexte général de la mondialisation ne se réduit pas à la seule circulation des biens et des personnes, surtout si l’on considère le domaine largement (quoique pas exclusivement) symbolique de la République des lettres. D’autres facteurs interviennent, notamment politiques, qui facilitent ou limitent la création, la communication et la diversité culturelle en matière de fiction narrative.

Bien avant la mondialisation au sens étroit de ces dernières décennies, l’homme nomade et sa curiosité pour autrui disposaient d’une longue histoire rappelée par Jacques Attali (2003) ou Daniel Roche (2003). Plus spécifiquement, une littérature critique abondante et diversifiée a été consacrée aux configurations prises par ce nomadisme, cette curiosité en littérature, cette articulation du nomadisme à la sédentarité. On pourrait notamment suggérer Mobilités d’Afrique en Europe : Récits et figures de l’aventure (2012) de Catherine Mazauric, Fiction Across Borders: Imagining the Life of Others in Late Twentieth-Century Novels (2009) de Shameem Black ou le collectif dirigé par Rebecca L. Walkowitz, Immigrant Fictions: Contemporary Literature in an Age of Globalization (2006), etc.

Cette littérature critique ne sera toutefois jamais aussi diverse que les expériences auxquelles les romans nous permettent d’accéder. Les modules suivants y reviendront eux aussi plus longuement mais voici un premier bouquet de cette diversité. Par La route d’Ithaque (2005) de Carlos Liscano, on accède à une déterritorialisation absolue, à une curiosité parcimonieuse et inquiète. Ce romancier uruguayen, nouvelliste virtuose, ex-Tupamaro qui a été torturé et emprisonné par la dictature militaire de Juan Maria Bordaberry de 1972 à 1985, exilé en Suède, raconte l’envers du paradis européen à travers l’histoire d’un vagabond sans-papiers souffrant d’une sorte de maladie du lien1. On se trouve bien loin d’une curiosité ouverte mais qui reste distante, comme dans Le dernier Lapon (2012) d’Olivier Truc, roman policier lapon d’un correspondant de presse français installé en Suède. Certes informé et sympathique à cette culture, le romancier n’est toutefois ni aussi écorché ni aussi affecté par l’Autre dont il va à la rencontre que Liscano l’était2. Nomadisme et curiosité pour autrui de Liscano et Truc ne ressemblent que très peu à celles de Valentine Goby, romancière française qui, dans L’Antilope blanche (2005), refait vivre par l’enquête et le roman la vie de Charlotte Michel et des antilopes, enseignantes camerounaises de son école pour jeunes filles, le Lycée New-Bell, dans les interstices des deux discours dominant ce qui se dit des relations du Cameroun avec l’ex-puissance coloniale, d’un côté, la nostalgie de l’empire et le rappel de ses bienfaits, de l’autre, la condamnation du colonialisme3.

Cette diversité ne doit toutefois pas faire négliger de ponctuelles ressemblances, comme celles présentes dans Le Silence des esprits (2010) de Wilfried N’Sondé et de Clandestin (2005) d’Éliette Abécassis. Ces deux romans explorent la rencontre de fragilités en miroir, entre l’immigrant clandestin et la femme seule; rencontre qui crée un lien amoureux intense. Dans les deux, le train sert de lieu de rencontre; dans les deux, elle est française, installée dans sa culture et son pays, insatisfaite de sa vie; dans les deux, lui est immigré en situation délicate. Chez N’Sondé, romancier d’origine congolaise mais élevé en France, la compassion fine et douce de la première femme lui permet de percevoir l’angoisse du clandestin, de lui offrir hospitalité et écoute (il traîne avec lui son expérience d’enfant-soldat). Fragile moment de sérénité : rédemption pour l’un, oubli de la souffrance intime pour l’autre mais moment de félicité éphémère puisque, dehors, la police rôde… Chez Éliette Abécassis, Française juive sépharade, le temps s’avère encore plus compressé. Lui qui, sans billet et sans papiers, espérait trouver un passeur, voit la police l’attendre et sait n’avoir que jusqu’au bout du quai pour la séduire. Elle, fonctionnaire en charge de dossiers d’étrangers, a échangé avec lui un regard, compris la situation et plus profondément, reconnu un exil qui, chez elle, n’est qu’intérieur. Tout abandonner et fuir avec lui?

Outre le nomadisme des auteurs et leur curiosité pour autrui, il faut aussi compter avec leur accès à un public élargi. Même en excluant un écrivain comme Serge Moati (il a, en effet, passé la majorité de sa vie en France, alors qu’il est né d’une mère Juive tunisienne et d’un père Juif, franc-maçon et socialiste que l’exil de ses ancêtres a fait partir du Portugal puis passer par Livourne avant l’installation de la famille en Tunisie4), de nombreux auteurs maghrébins écrivant en français ont ainsi trouvé le succès sur le marché francophone, comme le Tunisien Ali Bécheur (reconnu, notamment, par le prix de l’Association Tunisie-France pour l’ensemble de son œuvre, il avait sans doute trouvé une excellente formule avec son roman Tunis blues (2002), publié conjointement par Clairefontaine à Tunis ainsi que Maisonneuve et Larose à Paris), les Algériens Mohammed Dib5 et Rachid Boudjedra6, les Marocains Driss Chraïbi7, Abdelkebir Khatibi8 et Tahar Ben Jelloun9, etc. Contrastez-les avec Les Cinq doigts du jour (1967) de Hocine Bouzaher ou L’Exproprié (1981) de Tahar Djaout, publiés à Alger, avec La Fille aux pieds nus (1985) de Farida El Hany Mourad, avec Anissa captive (1991) de Fatiha Boucetta, publiés à Casablanca, ou avec L’enfant endormi (1987) de Noufissa Sbaï, publié à Rabat. Sans préjuger de la qualité intrinsèque de ces derniers, la rencontre avec un aussi large lectorat ne pouvait que s’avérer plus difficile pour leurs ouvrages, à cause de leurs lieux de publication.

De manière plus ponctuelle, au Canada, pays à deux langues officielles, c’est grâce au rôle de passeur que s’était assigné l’ethnologue franco-canadien Bernard Saladin d’Anglure que Sanaaq (2002) de Mitiarjuk Nappaaluk, l’une des premières fictions narratives écrites en inuktitut, est traduite pour un lectorat francophone10. Preuve que l’hégémonie linguistique et culturelle peut être suspendue ou corrigée. Il y a toutefois matière à ne pas trop pavoiser : les best-sellers ou au moins, les romans de cultures ou de langues moins favorisées qui touchent un large public restent rares car d’autres variables interviennent. Ainsi, le romancier et poète Varujan Vosganian, né à Craiova, est le président de l’Union des Arméniens de Roumanie; réel mais mince capital symbolique puisque cette minorité n’est pas numériquement très importante dans ce pays. En roumain et par le truchement d’un enfant, Le livre des chuchotements (2013) rapporte ces récits de grandes personnes réunies sous l’abricotier de la rue arménienne d’une petite ville de l’est de la Roumanie, Focşani, qui constituent la chronique des différents exils connus par les générations précédentes d’Arméniens. La traduction en français lui ouvre, certes, un lectorat plus large mais cet élargissement est tempéré par la taille et la situation un peu excentrée de son éditeur, les Éditions des Syrtes à Genève.

Le module 2 ira un peu plus loin dans cette problématique de la communication littéraire et de son organisation marchande.

Face à de tels facteurs facilitant la création, la communication et la diversité culturelle se dressent toutefois de puissants obstacles. Sans parler du cas bien connu d’Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne et d’autres dissidents, à l’époque de l’Union soviétique, revenons sur celui de l’Uruguay. Juan Maria Bordaberry, le dictateur, avait aggravé la censure de son prédécesseur Jorge Pacheco Areco. En sont tombés victimes, notamment, les ouvrages des opposants Mario Benedetti et Juan Carlos Onetti, du Chilien Pablo Neruda mais aussi, d’écrivains décédés, tels que les Espagnols Federico García Lorca et Antonio Machado et pour être bien sûr, du dramaturge Bertold Brecht et du psychanalyste Sigmund Freud, dont les livres ont été retirés des bibliothèques. Incidemment, cela n’aura pas empêché des écrivains uruguayens de devenir lauréats de prestigieux prix littéraires (dont le Cervantès pour Onetti).

À la fin du XXe siècle, la censure politique ne s’est pas cantonnée à l’Urss ou aux dictatures latino-américaines comme en témoignent la Vietnamienne Dương Thu Hương, l’Indonésien Pram et l’Iranien Reza Baraheni. Après avoir été animatrice culturelle au front lors de la guerre contre les Américains, Dương Thu Hương a du succès avec des romans montrant les effets secondaires de cette guerre sur la société, dénonçant notamment l’hypocrisie d’une nomenklatura à la vietnamienne, de fonctionnaires tenant un discours onctueux d’orthodoxie communiste tout en bénéficiant d’iniques privilèges. Ses ennuis avec le gouvernement vietnamien ont été à la mesure du succès de Au-delà des illusions (paru originellement en 1987, il n’est traduit qu’en 1996). Tous les romans de cette francophile seront traduits en français et elle vit en France depuis 2006.

Emprisonné par le pouvoir colonial hollandais et les pouvoirs successifs de Soekarno et Soeharto, Pram, ainsi que les Indonésiens nommaient Pramoedya Ananta Toer, leur romancier favori, avait fini par être envoyé sur l’île-bagne de Buru. Là, plus question d’écrire. Il lui a fallu attendre la chute du sanguinaire dictateur en 1998 pour que ses concitoyens puissent accéder à ses œuvres que leur interdisait la censure. Il faut dire que l’analyse quasi clinique proposée par Corruption (2001) de la spirale où est entraînée son héros falot, petit fonctionnaire trop avide, avait de quoi scandaliser dans les allées du pouvoir.

Quant à Reza Baraheni, originaire de Tabriz, comme la monarchie des Pahlavi avait interdit sa langue maternelle, l’azéri11, c’est en farsi et en anglais que cet universitaire a écrit une cinquantaine de romans et d’essais, sans compter ses traductions vers le farsi de William Shakespeare, Osip Mandelstamm, Milan Kundera, etc. Emprisonné, torturé, poursuivi par la police politique qui devait même chercher à l’assassiner aux États-Unis sous le régime du Shah en 1973, son combat pour la liberté de pensée et d’expression n’a pas amélioré sa situation dans la République islamique d’Iran. Ainsi, a-t-il dû s’installer au Canada depuis 1997 où il a enseigné la littérature comparée à Toronto et a présidé le Pen Club. C’est sur un mode tout aussi dénonciateur mais à la fois plus strident et plus séduisant que ses romans visent le pouvoir. Qu’on en juge avec Les Saisons en enfer du jeune Ayyâz (2000). Le noyau du roman s’inspire d’une passion historique, celle du roi conquérant Mahmoud pour Ayyâz, son bel esclave. À la fin du Xe siècle, ce mamelouk Mahmoud avait consolidé une dynastie, les Ghaznévides, qui a régné sur un empire s’étirant de l’Iran au Penjab. Le roman dévoie les codes érotiques de grâce et de beauté de la poésie persane médiévale (comme chez Nezâmi). Roman de la jouissance du pouvoir, sans frein, ne connaissant comme code que la cruauté, roman transgressif, sadien, il scandalise d’autant plus qu’il dénude l’érotisme prédateur du pouvoir, que tous ses excès s’inscrivent sur et dans les corps. Ainsi, la reine-mère jouit d’Ayyâz, le roi aussi, le roi et Ayyâz découpent minutieusement à la scie le corps d’un homme encore vivant en spectacle pour une foule exaltée…

Enfin, comme elle est bien connue, on ne rappellera pas la fatwa de l’ayatollah Rouhollah Khomeini à l’encontre de Salman Rushdie pour son roman Les versets sataniques (1989). En revanche, dans le même registre religieux, qui connaît les articles sectaires et les menaces de mort adressés à Lindsey Collen, une romancière sud-africaine mariée à un Mauricien? Son roman d’un viol à la Réunion, The Rape of Sita (2004), avait été jugé blasphématoire par les associations socioculturelles hindoues. Et qui a entendu parler de l’appel au lynchage à l’encontre de l’écrivain azerbaïdjanais Akram Aylisli? C’est un ressentiment identitaire qui a mis en danger la vie de l’auteur d’un roman-feuilleton, ex-député de son pays, en exil depuis en Turquie. Ressentiment… vindicte plutôt, déclenchée par un roman où il raconte à la fois l’interminable conflit qui parfois escalade entre Azéris et Arméniens tout au long du XXe siècle en se plaçant du point de vue arménien et comment, en 1988, deux Azerbaïdjanais azéris de bonne volonté ont protégé leurs voisins arméniens au moment du pogrom à Soumgaït (un autre aura lieu à Bakou deux ans plus tard)12. Censurer une œuvre en ignorant sa dimension fictionnelle ou plutôt, en redoutant les ruses de la fiction mène presque insensiblement à s’en prendre à l’auteur lui-même; le faire taire par la prison, l’exil, voire la mort. Le projecteur de la mondialisation éclairant la scène de la République des lettres ajoute parfois au plaisir du jeu de l’invention romanesque une hideuse ombre portée, celle de la censure mortifère.

Si la mondialisation nous met sous les yeux une bien plus grande et bien plus immédiate variété de fictions romanesques, elle ne se réduit pas à ce seul aspect quantitatif. Pour les lecteurs, elle fait communiquer des espaces-temps qui auparavant restaient éloignés les uns des autres, voire étrangers les uns aux autres. Alors que l’on cherchait à repérer des facteurs politiques facilitant ou limitant la création, la communication et la diversité culturelle du roman en contexte mondialisé, les quelques romans et études réunis ici, bien que d’origines et de formes hétérogènes, dessinent une problématique générale de relation de pouvoir, déterminée par l’arrivée de l’Autre dans le système stable du Même. Cette problématique se décline dans deux directions (faciliter la création, la communication, la diversité culturelle ou leur nuire) et en plusieurs dynamiques (dont on a rappelé quelques exemples : nomadisme, curiosité pour autrui, élargissement du bassin de lecteurs potentiels, censure sous toutes ses formes, etc.).

Notes et références

[1] On en reparlera dans le module 9.

[2] On en reparlera dans le module suivant.

[3] On en reparlera également dans le module suivant.

[4] Histoire qu’il raconte dans Villa Jasmin (2003). Il est aussi acteur, réalisateur (surtout pour la télévision), producteur, animateur, etc.

[5] Depuis 1952, publié au Seuil puis chez Sindbad.

[6] Depuis 1969, publié surtout chez Denoël.

[7] Depuis 1954, publié chez Denoël.

[8] Depuis 1971.

[9] Depuis 1973, publié surtout au Seuil.

[10] Le module 9 y reviendra.

[11] Plus importante minorité ethno-linguistique d’Iran puisqu’elle compte près de 16 millions de personnes, soit plus de 25 % des quelque 68 millions d’habitants.

[12] Incidemment, les romans de Lindsey Collen et d’Akram Aylisli ne sont pas traduits en français.