Module 7. En quelle langue écrire?

Premier choix

  • Un choix? Allons bon ! N’écrit-il pas dans sa langue maternelle?
  • Justement, la mondialisation fait apparaître les présupposés de cette évidence du choix de la langue maternelle.
  • Voyons donc ! S’agirait-il, de notre part, de considérer le problème par le petit bout de la lorgnette, de préférer les exceptions aux règles?
  • Pas tant que ça. Observez, par exemple, la situation interne d’Israël, tendue voire déchirée en permanence de dissensions : voilà un bon décor pour faire saisir la dimension à la fois psychologique et politique du choix de la langue d’écriture pour l’écrivain.

Pas surprenant que la plus grande partie de ce qui vient de ce pays soit traduit de l’hébreu puisque les Juifs constituent une majorité d’environ ¾ de la population. C’est notamment le cas de romanciers dont la célébrité a percé le marché international comme Amos Oz, Avraham B. Yehoshua, Yoram Kaniuk ou David Grossman, qui ont aussi été déterminants dans l’histoire du roman israélien pour avoir délaissé le type de l’immigré et les thèmes du retour et de l’indépendance au profit du type du sabra (né en Israël) et de thèmes plus diversifiés.

Intellectuel engagé pour le dialogue avec les Palestiniens et la paix après avoir été militaire, auteur fécond, connu en français depuis 1965, souvent primé, traduit dans de nombreuses langues, Amos Oz proposait avec La boîte noire (1987)1 un roman épistolaire. Après sept ans de silence, Ilana écrit à son ex-mari, Alec Gidéon. Lui, vétéran, intraitable, riche, devenu un intellectuel d’envergure internationale partisan de la cause palestinienne, vit aux États-Unis; encore blessé par l’abandon, il n’a pas pu oublier. Elle, vit en Israël, conjointe d’un instituteur, Michel Sommo, avec qui elle a eu une fille. Ce Juif séfarade oranais, religieux, aussi intense dans son amour que dans ses convictions politiques — partisan du Grand Israël qui ne prône pas l’extorsion par la force, il voudrait mettre à contribution financièrement Alec pour son grand projet de rachat de territoires arabes afin d’implanter des colonies juives en Galilée. La correspondance entre l’ancien couple s’enclenche sur leurs inquiétudes quant à l’instabilité de leur fils Boaz, adolescent qui semble filer un mauvais coton. Assez vite toutefois, comme la boîte noire après une catastrophe aérienne, les échanges témoignent de leur vie commune passée et aimantent des interventions de Michel mais aussi de Manfred, administrateur des biens d’Alec, ami d’enfance et investi de la mission de remettre la main sur Boaz lorsque ce dernier s’éclipse. Comme Michel, quoique de manière différente, Manfred entretient un rapport équivoque à l’argent. Si en toile de fond le roman laisse entrevoir la complexité d’Israël, ce sont les enchevêtrements de l’intimité, de la famille comme lieu d’affrontements, de manipulation, de violence qui occupent le devant de la scène, mais aussi la jalousie, l’érotisme, les regrets voire les remords, l’amour; l’humour allégeant le tout. La forme épistolaire du roman n’en empêche pas une lecture aisée, relativement linéaire. C’est à une promotion de l’intime comparable que devaient plus tard se livrer des romancières comme Zeruya Shalev ou Alona Kimhi2.

En revanche, rien de linéaire dans la conception romanesque d’Avraham B. Yehoshua où l’intime est directement branché sur l’Histoire et le Livre. Ainsi, dans Monsieur Mani (1992), la narration est constituée de cinq conversations, dont les quatre premières sont consacrées à la famille Mani mais par des gens n’y appartenant pas et la dernière une sorte de confession de Yehoshua Mani racontant le péché originel qu’il a commis et dont les effets se seront fait sentir sur sa descendance. Non seulement se sent-il responsable de la mort violente de son fils, égorgé la nuit, là où le Isaac biblique avait failli être sacrifié — contre la plus intime conviction du père, le fils voulait se mêler aux Arabes — mais comprenant que le récent mariage du fils n’avait pas été consommé, Yehoshua avoue son inceste avec Tamara, sa belle-fille. Sorte d’écho inversé de la Genèse, les conversations se présentent dans l’ordre rétrochronologique : la première se tient dans un kibboutz dans le Néguev pendant la Guerre du Liban de 1982, la deuxième à Héraklion en Crète sous occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, la troisième à Jérusalem en 1918, durant l’occupation britannique, juste après la Déclaration Balfour qui avait mis en branle l’idée d’un État juif en Palestine, la quatrième à Jelleny-Szad près de Cracovie en Pologne en 1899, au moment de l’essor du mouvement sioniste et la cinquième à Athènes en 1848. De ces conversations, la lecture n’« entend » que l’un des protagonistes; un prologue et un épilogue encadrent toutefois chacune d’entre elle pour mettre en place l’identité du partenaire silencieux, présenter sa famille, raconter quelques circonstances déterminantes de sa vie. Cette remontée dans le temps et sa forme narrative originale permettent de faire entendre, dans le présent, le moment où Juifs et Arabes, ces demi-frères, ont divergé.

Plus récemment, Le garçon qui voulait dormir (2011) d’Aharon Appelfeld thématise la possible suture du trauma historique de la Shoah, de la coupure radicale avec le monde d’avant mais avec une ampleur moindre, à la fois plus strictement familiale, restreinte à sa génération et à celle de son père disparu pendant la Seconde Guerre mondiale et sans la dimension des relations avec les Palestiniens.

Yoram Kaniuk3, laïc militant (comme il refuse le statut le faisant civiquement relever de la religion juive, il a dû remporter un procès contre le ministère de l’Intérieur pour obtenir gain de cause), encore plus sabra que les romanciers précédents puisque sa mère était arrivée à Tel Aviv en 1910, que son père y a été directeur de musée, que le poète national Haïm Nahman Bialik était son parrain, que l’on parlait hébreu chez lui dans sa jeunesse (il est né en 1930) et qu’il avait été blessé en combattant pendant la Guerre de 1948, se montre paradoxalement fasciné par une histoire qui n’est pas la sienne, celle des survivants de la Shoah. Le dernier Juif (2009), initialement paru en 1981 sans rencontrer beaucoup d’autres échos dans son pays que ceux de l’indignation mais dont la réédition a mis en lumière toute la pertinence, a une inventivité narrative l’apparentant à Avraham B. Yehoshua. Si, comme l’auteur, on déverrouille la forte convergence identitaire de la culture, qu’on en exclut la dimension religieuse, qu’on se montre sceptique à l’endroit d’autres formes idéologiques de sacralisation (aussi bien la mémoire des disparus que l’héroïsme guerrier) et qu’on accepte que l’identité soit moins une assurance qu’une perplexité, comment parler de l’identité juive? Tel serait le thème le plus structurant de ce gros roman sans chapitres, conçu pendant 17 ans. Non pas par une structure architectonique mais par une structuration apparemment incertaine, aléatoire, mais vigoureuse, tenace, insoumise. Pour bien des personnages, l’origine est incertaine. De l’un, sa mère ne veut pas, il ne ressemble pas assez au père. De l’autre, son père ne veut pas; aussi, revenu en héros de la guerre, il prend la place du fils qui y est mort d’une famille dans le deuil. D’une troisième, l’amour pour son amant disparu se poursuit secrètement à travers un autre homme. La tension narrative vers l’avant prend la forme d’une laborieuse enquête, jamais linéaire, menée par Evenezer Schneorsohn sur cet insaisissable et ambigu don juan Joseph Reina, poète au regard démoniaque dont le souvenir lancinant avait beaucoup tenaillé la mère d’Evenezer. Telle est la forme vide de ce qu’il ne sait pas et voudrait apprendre. Il part de Palestine, survit à l’univers concentrationnaire dont il avait cru rester le « dernier Juif », est exhibé comme numéro de cabaret après-guerre à Berlin par un des multiples fils naturels de Joseph Reina, le psychopathe sans scrupule Schmouel Lipker (ce dernier trouvera d’ailleurs une meilleure configuration à New York où Lionel Blow s’occupera de lui parce que sa mère avait, en premières noces, convolé avec Joseph Reina), etc. L’expérience limite du camp de la mort redéfinit radicalement ce qu’il sait : elle vide sa mémoire de son histoire propre et Evenezer, devenu le seul survivant, la remplit de fragments du savoir juif désormais éteint, sans trier, sans hiérarchiser, sans ordonner, de la théorie de la relativité d’Einstein aux noms des stations de tramway de Varsovie, des célèbres parties d’échecs jouées par des maîtres aux livres du Pentateuque, de recettes de cuisine à la poésie polonaise… C’est cette mémoire de la culture juive qui fascine le public allemand du cabaret, dont « l’Ecrivallemand4 » qui voudrait faire d’Evenezer le personnage d’un roman à venir, mais aussi un universitaire israélien à la retraite, en deuil de son fils, Ovadia Henkine qui, dans un institut, lui fera enregistrer cette prodigieuse encyclopédie. On le comprend, pour Yoram Kaniuk, la mémoire ne se réduit pas à ce qui peut en être instrumentalisé : elle est indisciplinée, part dans toutes les directions; c’est le projet de remémoration qui est vecteur de vie. Ce roman touffu qui ente à cette intrigue lettres, témoignages, légendes, n’en contrebalance pas moins, ironiquement, cette conception dynamique de la mémoire par celle emblématisée par Boaz, le fils d’Evenezer : après la guerre des Six Jours, nullement assigné à amplifier la mémoire des siens, il se contente de prospérer avec son affaire de commémoration des soldats morts lors du conflit.

Pour mener le travail du deuil après la perte de son fils, tué en opération pendant la deuxième guerre du Liban contre le Hezbollah en 2006, David Grossman5 écrit Une femme fuyant l’annonce (2011), récompensé en français par le prix Médicis étranger. Sur le point d’achever son service militaire, Ofer s’est porté volontaire pour une importante opération dans une ville palestinienne et l’a annoncé à sa mère, Ora, séparée depuis peu de son mari, Ilan. « 28 jours » a dit Ofer. Pour magiquement conjurer une funeste prémonition de la mort de ce fils qui l’assaille, elle décide de s’absenter pendant ce laps de temps, de se rendre inaccessible afin que la nouvelle redoutée ne puisse pas lui parvenir : pour avoir une réalité, un message ne doit-il pas avoir, outre son contenu et son porteur, un récepteur? Ainsi, aussi longtemps que la calamiteuse nouvelle ne l’atteindra pas, Ofer ne mourra pas. Elle quitte Jérusalem pour réaliser une randonnée, prévue avec Ofer, à travers la Galilée. Mais elle la fait avec Avram, son premier amour, à qui tout le long du chemin elle raconte la vie d’Ofer — manière de le maintenir en vie mais aussi de faire remonter à la surface des liens oblitérés, tissés entre Ora, Ilan et Avram alors adolescents durant un isolement hospitalier contraint, alors que le pays s’était engagé dans la guerre des Six Jours.

S’il en était besoin, un tout autre secteur du roman israélien, le roman policier sériel, viendrait confirmer l’indiscutable prééminence de l’hébreu — depuis la pionnière du genre, Batya Gour et sa série du commissaire Michaël Ohayon, jusqu’à celui, plus récent, du commandant Avraham Avraham dû à la plume de Dror Mishani, en passant par les enquêtes de Lisie Badikhi conçues par Shulamit Lapid ou celles d’Anat Nachmias par Liad Shoham.

Pour les écrivains palestiniens vivant en Israël, on pourrait croire que le choix de l’arabe, autre langue officielle du pays, est une évidence politique. Déjà à l’époque de l’empire ottoman, Khalil Beidas, nouvelliste et traducteur de Pouchkine et Tolstoï mais aussi acteur de la renaissance palestinienne, prêchait en faveur du roman, forme narrative occidentale, dès le premier numéro de son magazine An-Nafa’is en 1908. N’est-ce d’ailleurs pas le choix effectué par certains grands d’entre eux comme Émile Habibi, Jabrâ Ibrâhîm Jabrâ ou Sahar Khalifa?

Les aventures extraordinaires de Sa’îd le Peptimiste (1987)6 placent leur énonciateur aux antipodes de la posture du tribun. Son ironie refuse hargneuses sommations ou reproches acrimonieux : Émile Habibi avait pourtant été de longue date militant de la cause palestinienne, plusieurs fois emprisonné, député communiste à la Knesset de 1951 à 1959, directeur du quotidien Al-Ittihad. Descendant d’une famille non dépourvue de figures dérisoires ou farfelues, son héros voltairien, Sa’îd, incarne une aberrante synthèse de l’optimisme et du pessimisme : pour lui, tout va d’autant mieux que tout aurait pu être bien pire. Le récit fera explorer l’impasse solipsiste que constitue ce « peptimisme »; la réalité quotidienne y est bien indifférente, la partie trop truquée pour que les initiatives de Sa’îd ne tournent pas toutes en tribulations, revers et désastres révélant au passage l’injuste absurdité des lois régulant la réalité de son univers. Plus tard, après s’être éloigné de son parti, Émile Habibi a délaissé cette veine satirique et rendu plus intime cette condition d’exilé de l’intérieur dans Soraya fille de l’ogre : Féerie (1996).

Une même navette entre une narrativité plus philosophique et orientale, et une autre plus réaliste, soit du côté de la remémoration historique, soit de celui de la psychologie et des impasses intimes, marque l’œuvre de Jabrâ Ibrâhîm Jabrâ, traducteur et critique, romancier et essayiste fécond, beaucoup traduit. Ainsi, face à La Quarantième Pièce (1997), qui dérive du conte et s’apparente aux Mille et Une Nuits, les romans À la recherche de Walid Masud (1988 [1978]) et Le navire (1997), aussi thématiquement dissemblables soient-ils, adoptent tous deux une narration à plusieurs points de vue. Par exemple, la découverte dans le désert syrien de la voiture abandonnée de Walid Masud, écrivain engagé politiquement, déclenche des évocations de ce qu’il était. Ses amis, ses rivaux, ses maîtresses font apparaître par touches successives le portrait d’un Palestinien chrétien, destiné à devenir prêtre, éduqué pour ça en Italie dès les années 30, mais revenu en Palestine à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à temps pour assister à la défaite de 1948 et à l’exil forcé des siens. Devenu un opulent homme d’affaires à Bagdad, il n’en poursuit pas moins sa vocation d’intellectuel solidaire de la cause palestinienne, écrivant pour la défendre, ce qui permet la caricature désabusée de ce milieu, de son humanisme impuissant, de son narcissisme. La guerre des Six Jours marque un autre virage dans sa vie : son fils est tué par les militaires israéliens, lui est arrêté en Israël, torturé et expulsé.

Universitaire, Sahar Khalifa vit et écrit en Palestine. Elle y poursuit une œuvre romanesque réaliste, rendant compte de la condition palestinienne, publiée en arabe chez un éditeur israélien de Jérusalem. Elle traite aussi bien du quotidien des petites gens qui cherchent à survivre sans perdre leur humanité dans Chronique du figuier barbare (1978) que du sort des femmes (Sahar Khalifa a fondé un centre d’études féminines). La foi des tournesols (1989) tresse les destins croisés de Rafif la jeune intellectuelle et Saadieh la paysanne veuve, dans un univers où il n’est pas facile d’être femme et un pays où il est encore plus difficile d’être palestinienne. Alors que ce roman se préoccupe d’autres personnages masculins, L’impasse de Bab Essaha (1997) est entièrement construit dans cette perspective féminine : un huis clos imposé par le couvre-feu de l’armée en Cisjordanie occupée où, chez Nouzha, une jeune prostituée qui a déjà recueilli Houssam un insurgé grièvement blessé, vont progressivement s’agréger Samar, une jeune universitaire, Sitt Zakia, la sage-femme du quartier et Oum Azzam, une épouse battue cherchant à fuir les coups de son mari. Le temps de cet échange, chacune dépose son fardeau en le présentant aux autres et toutes s’inquiètent de savoir comment, sans être dénoncées, elles pourront sortir de cette impasse; celle où habite Nouzha et celle de leur situation. Sur cette même condition palestinienne, c’est la perspective d’un adolescent qu’adopte, encore plus affligé pour cause de seconde Intifada, Un printemps très chaud (2008).

Or, malgré ce fort tropisme linguistique de chacune des deux communautés à promouvoir sa propre langue, il s’avère que certains romanciers palestiniens n’écrivent ni en arabe ni dans une langue que leur aurait imposée l’exil ailleurs, mais en hébreu lorsqu’ils vivent en Israël, comme Anton Shammas ou Sayed Kashua. Shammas, Palestinien et catholique, traduit de l’arabe vers l’hébreu et vice versa ainsi que de ces deux langues vers l’anglais et inversement, a écrit Arabesques (2009 [1986]) en hébreu. Fassuta, village arabe de Galilée placé du côté israélien de la « ligne verte » depuis 1947, village plus que millénaire puisqu’il avait été Fassove, un château des croisés et auparavant, Mifshata, un village juif : c’est autour de ce lieu lourd d’histoire que s’enroulent, en arabesques, les histoires de certains des habitants; histoires faites surtout de spoliation, d’éviction, de dépouillement, insistant notamment sur la perspective familiale ou personnelle sur la Grande révolte arabe de 1936-1939 sous le mandat britannique, puis sur la guerre civile de 1947-1948 autour du Plan de partage de la Palestine de l’onu à la suite du retrait des Britanniques, enfin sur la période contemporaine de l’écriture du roman. Les arabesques du tissu quotidien de l’existence, des drames circonscrits à la famille, des traditions communautaires et de l’imaginaire culturel, c’est-à-dire de la patiente transmission d’une génération à l’autre de ce perpétuel statut minoritaire de Palestiniens chrétiens dominés par des maîtres successifs, suivent une intrigue structurante que le roman incite à lire comme une autobiographie. Le héros, Anton, s’aperçoit progressivement que le cousin mort dont il porte justement le prénom — lequel se trouve être aussi celui de l’auteur — n’est sans doute pas mort. Il a plutôt été adopté par un couple fortuné sans enfants, porte désormais un autre nom, vit aux États-Unis et pour couronner le tout, Anton découvre une photo de ce secret alter ego dans un magazine : à côté d’une bicyclette, cet homme contemple les cadavres palestiniens jonchant le camp de Sabra à Beyrouth assiégé par l’armée israélienne après le massacre de 1982 perpétré par les milices chrétiennes libanaises.

Palestinien lui aussi, Sayed Kashua, après des études à l’Université hébraïque de Jérusalem, écrit en hébreu, avec un esprit satirique; notamment le scénario d’une sitcom à succès et des éditoriaux dans le grand quotidien de gauche Haaretz. L’image du Palestinien que lui renvoie le miroir juif israélien constitue le thème central de ses romans, depuis le désenchanté Les Arabes dansent aussi (2003) jusqu’à La deuxième personne (2012). Ce dernier roman, au ton plein d’autodérision et à l’intrigue pleine d’imprévisibles péripéties déjouant la lecture, tresse le destin de deux Arabes israéliens, l’un présent par le « je » dans l’histoire et l’autre simplement désigné par sa fonction, « l’avocat » : voici la table dressée pour exhiber les ambiguïtés de l’identité. Palestinien, certes, l’avocat a réussi dans la vie. Il a un cabinet prospère au centre-ville de Jérusalem, une maison neuve en ville (dans le quartier réservé aux Arabes, sans doute, mais desservie normalement par les services publics), une épouse, une fille, une Mercedes, etc. C’est toutefois sous une forme inattendue que se présente à lui la question de la place adéquate. Tout d’abord, dans son propre logis, puisque comme sa petite fille ne peut pas dormir sans sa mère, il se voit relégué dans le lit de la petite (veilleuse rose, couette Winnie l’Ourson, etc.), puis dans son propre couple, puisque comme avant de s’endormir il lit La Sonate à Kreutzer de Tolstoï dans un livre d’occasion ayant appartenu à un certain Yonatan (c’est le prénom figurant sur la page de garde), il découvre une brève lettre d’amour et reconnaît l’écriture de son épouse. Adressée à qui? À ce Yonatan? Qui est-ce? La jalousie commence à le tarauder, instaurant la dynamique folle qui désormais le déboîtera de ce qu’il croyait sa place adéquate. L’autre personnage, « je », Amir, part de bien plus bas, mais avec un identique rêve de promotion sociale individuelle. Il a grandi dans un village où sont reléguées les familles de « collabos » (sa mère, jeune enseignante veuve, avait fui un remariage forcé avec le frère de son mari mort) et a été traité de fils de pute à l’école dans ce village de fils de traître. Son enfance pouvait ignorer le sens de ces mots, ils n’en surdéterminent pas moins son choix de carrière : il a commencé à œuvrer comme travailleur social à Jérusalem dans un centre pour de plus marginaux que lui, des toxicomanes. Pratique pourtant rapidement ennuyeuse qui l’incite à accepter de s’occuper d’un tétraplégique de son âge, grand lecteur, excellent photographe, réduit désormais à l’immobilité. Une autre figure de mère apparaît alors dans sa vie, celle de ce garçon, sorte d’image inversée de la sienne propre : cette ex-gauchiste le déloge de son attitude de subalterne, le pousse à s’affirmer au lieu de subir, mais le déloge aussi de son identité. Progressivement, il s’identifie à son patient juif, se prend de passion pour la photographie, y montre même assez de talent pour être accepté sur dossier à l’Université Betsahel, sans se réclamer du quota de Palestiniens instauré par cette institution de gauche. Par le désir de cette autre mère, Amir devient en quelque sorte le double de l’immobile Yonatan. Yonatan ! C’est en ce point que se rencontreront les destins d’Amir et de l’avocat, ces deux Palestiniens très différents mais tous deux débusqués de la place que leur assignait leur société, tous deux exposant une facette d’une difficulté plus déstabilisante que celle de vivre en tant que Palestinien arabe : celle de se trouver une identité dans cet entre-deux culturel, fût-elle bancale, chancelante, incertaine.

Écrire dans la langue d’un adversaire que l’on ne veut pas traiter en ennemi : choix d’écriture convergent et apparemment paradoxal, lourd de conséquences pour les romanciers. Le deuxième roman de Sayed Kashua, toujours autobiographique, Et il y eut un matin (2006), commence par le récit de la progressive mise à l’écart d’un journaliste palestinien dans un journal israélien; en 2014, sa famille et lui finissent par s’exiler aux États-Unis. Quant au roman d’Anton Shammas, il n’a jamais été traduit en arabe et à partir de 1987, c’est à l’Université du Michigan qu’il a commencé à enseigner la littérature comparée.

Dans le camp d’en face, dans ce pays où hébreu et arabe sont certes langues officielles mais dans lequel se parlent aussi des langues venues d’ailleurs — un anglais commercial et touristique, le darija marocain et le français d’Afrique du nord, le ladino de l’ancienne diaspora séfarade7, le yiddish de la diaspora ashkénaze de l’Europe de l’Est d’avant la Shoah, le russe aussi depuis la fin de l’Union soviétique, la plus importante minorité culturelle8 — Lavie Tidhar et Samir Naqqash incarnent deux manières de refuser le tropisme linguistique dominant, de choisir la divergence.

Né en Israël, Lavie Tidhar illustre le cas de romanciers juifs israéliens écrivant dans une autre langue que l’hébreu, en l’occurrence l’anglais — sans doute à cause du marché mondialisé, américanisé, de ses genres de prédilection que sont la science-fiction et la fantasy. Il n’est pas le seul dans ce sous-ensemble, mais de tels romans s’avèrent peu souvent traduits en français et c’est d’avoir été lauréat du prix américain World Fantasy du meilleur roman qui a valu à son uchronie Osama (2013) une parution française. Uchronie? Oui, ce type de roman dont l’univers ressemble beaucoup à celui du lecteur mais qui diverge sur un point : en l’occurrence, dans cet univers, le terrorisme n’existe pas. Joe, cliché années 60 du détective privé, inspiré narrativement par le chef-d’œuvre du genre Le Maître du Haut Château (1962) de Philip K. Dick, doit retrouver un obscur auteur de pulps. Les romans de ce Mike Longshott dépeignent un univers fictionnel ressemblant à celui de Joe mais dans lequel le personnage principal, un certain Osama Bin Laden, agirait dans la réalité. Son enquête amènera Joe à approfondir ces paradoxes, à découvrir une passerelle entre les deux univers, au risque évidemment d’y laisser sa peau.

Avec une tout autre motivation, une attestation d’identité, Shlomo le Kurde (2014 [1986]) de Samir Naqqash — lui-même Israélien hétérodoxe, Juif arrivé d’Irak à l’adolescence et s’y définissant comme un exilé — fait entendre un arabe dialectal issu de la coexistence de communautés musulmane et juive à Bagdad; paradis perdu d’où les Juifs ont été chassés. Sorte de Sindbad du XXe siècle (en 1985, devenu centenaire, il se remémore sa vie depuis 1914), Shlomo, commerçant bousculé par l’Histoire et néanmoins plein de ressources, aussi familier de la réussite que de la chute, citoyen d’un monde comprenant les villes de Mahabad (ex-Sablakh) dans l’Iran azéri, Téhéran, Bagdad, Istanbul, Bombay et Ramat Gan, banlieue bientôt avalée par Tel-Aviv, met spectaculairement de l’avant la question de la langue par son « polyglottisme ». Il parle l’araméen, le kurde, le persan, le russe, un peu moins l’arabe, le hindi, l’anglais et il lit la Bible en hébreu. À l’âge de Shlomo, l’identité n’est plus une quête aléatoire ou douteuse, comme chez Kashua, mais plutôt une assertion tranquille de la complexité, moins un thème que le tissu d’une vie, de ses amours (ses deux épouses, Esmer et Esther), de ses valeurs (notamment la richesse comme moyen d’avoir des enfants et des amis), de ses tribulations (battu au bâton et contraint de ramper devant le chah qui le suspectait d’espionnage, inquiété par des brigands, sans argent, en exil mais refusant de mendier, porteur d’excréments anglais, népalais, sikhs dans l’Irak occupée, etc.), imprimées sur la toile d’une Histoire complètement décalée de celle de l’Israël des autres romanciers juifs; Histoire du démantèlement de l’Empire ottoman, de l’occupation britannique, de l’hégémonie soviétique…

Comme à bien d’autres occasions dans cette étude de la mondialisation, on voit que cet exemple de la situation du choix de la langue d’écriture des romans juifs et palestiniens propose une leçon de complexité, qui ne se laisse pas entièrement déterminer par un cadre national ou par une affirmation identitaire. Par rapport à cette problématique du choix de la langue d’écriture, ce module voudrait caractériser et illustrer deux cas de figure du renoncement à la langue maternelle.

Notes et références

[1] Prix Femina étranger 1988, il a été réédité en 2011.

[2] Respectivement avec la « trilogie » Vie amoureuse (2000), Mari et femme (2004) et Thèra (2007), et avec Suzanne la pleureuse (2003 [2001]).

[3] Traduit depuis 1980, mais avec une sorte de faux départ : son premier roman, Adam ressuscité (1980 [1968]) avait été traduit à partir de la traduction anglaise et non de l’original en hébreu. Paul Schrader l’a porté à l’écran en 2008. Jeff Goldblum y joue le rôle d’Adam, rescapé des camps d’extermination se prenant pour un chien interné en psychiatrie dans un asile en Israël dans les années cinquante. Des retours en arrière en noir et blanc dévoilent la trajectoire de sa folie et de sa survie : sadique, le commandant de camp (Willem Dafoe) avait contraint ce propriétaire de cirque, magicien et musicien célèbre à Berlin avant-guerre à se comporter en chien.

[4] Dont le modèle est sans doute Gunther Grass.

[5] Ses romans étaient traduits depuis 1991.

[6] L’original avait paru en 1974 et avait été traduit en français une première fois en 1980. La version citée est une traduction entièrement nouvelle.

[7] Surtout en Turquie.

[8] Sans parler de la difficile intégration culturelle et linguistique d’une partie des Falashas de religion juive, d’origine éthiopienne et de langue amharique (et des réticences sociales qu’ils suscitent).