Module 3. Territoire et frontières de l’acte de lecture

Frontières et subjectivité : le cas slovène

L’inspiration autobiographique d’Ernesto (2010), roman posthume d’un poète juif, Umberto Saba, initialement paru en 1898, dont le personnage principal est un jeune homosexuel ou l’inspiration, à la James Joyce, du flux de conscience de La conscience de Zeno (1927) d’Italo Svevo auraient pu constituer des sirènes intertextuelles pour tout romancier triestin ultérieur écrivant en italien. Or, dans la trilogie autobiographique qu’il y consacre, c’est très directement, sans intertexte préalable et en slovène, que Boris Pahor met en scène les effets sociaux, culturels et linguistiques des aléas politiques de sa ville, Trieste. Son expérience fait de lui un porte-parole.

La population slovène de ce port de l’empire austro-hongrois multiculturel, à la suite du traité de Rapallo (1920), s’était retrouvée minoritaire en Italie, en butte au pouvoir fasciste, interdite d’enseignement dans sa langue, victime d’intimidation dans son existence culturelle. Durant la Seconde Guerre mondiale, Pahor lui-même avait combattu l’armée allemande d’occupation, été capturé et déporté. Notez que la conception et la parution originale de Printemps difficile (1958), Jours obscurs (1975) et Dans le labyrinthe (1984) datent de la fédération yougoslave mais leur traduction de l’apparition du nouvel État slovène autonome.

Transfrontalier, tout comme le basque, le slovène en diffère sur un point : le basque est une langue transfrontalière limitée puisqu’elle n’est langue d’État nulle part alors que le slovène est une langue transfrontalière internationale, officielle en Slovénie. Cependant, tout comme le basque, le slovène est asymétrique puisqu’il n’a pas le même statut de part et d’autre de ses frontières, minoritaire en Autriche (Carinthie) et en Italie (Trieste)1. Simple rappel que la carte des territoires linguistiques ne se superpose pas à celle des États.

Très différemment du statut de porte-parole privilégié, c’est une triple stratification que l’on trouve, moins dans l’acte de lecture individuel que dans les interprétations qu’a connues Alamut (2012) de Vladimir Bartol. Il se présente comme un roman historique et exotique, doublement éloigné donc de la réalité slovène du moment de la conception, très sérieusement informé par la Perse de la fin du XIe siècle et la résistance des chiites ismaëliens au pouvoir seldjoukide de Bagdad2. Alamut, forteresse du Vieux de la Montagne, ses assassins, leurs poignards, leur haschish et leur poison, le jardin paradisiaque plein de houris destinées aux fedayin, font partie de l’encyclopédie du lecteur occidental depuis Marco Polo — même si la contamination fictionnelle était déjà à l’œuvre depuis cette époque.

Toutefois, les lecteurs contemporains de Bartol ne s’y sont pas trompés et ont compris Alamut comme un roman philosophique commentant la montée en puissance du fascisme et du nazisme, voyant leurs dictateurs en transparence à travers le cynique Hassan Ibn Saba. Troisième strate, écrit en 1938, le roman n’a été traduit qu’un demi-siècle après et c’est plus tard encore, après les attentats du WTC, retraduit, qu’il s’est avéré violemment prémonitoire par son thème du terrorisme politico-religieux. Bartol et son roman ont donc connu un curieux destin en français : longtemps ignoré à cause de sa langue, il a finalement trouvé une tardive mais médiatique pertinence à cause d’une configuration politico-idéologique universelle, la « guerre au terrorisme », bien différente de celle que visait son auteur.

Tout aussi critique qu’Alamut mais autrement indirect que lui, L’élève Tjaž (1987) de Florjan Lipuš, citoyen autrichien de Carinthie, d’origine slovène, fait résonner l’intertexte du canonique roman d’un autre Carinthien, germanophone lui, Robert Musil : Les désarrois de l’élève Törless (1957), observation froide, positiviste, d’une relation sado-masochiste entre étudiants dans un collège militaire. Résonance d’autant plus évidente que L’élève Tjaž paraît peu après le succès de l’adaptation pour l’écran, en 1966, du roman de Musil3. La lecture traverse plusieurs strates de soupçons. La première correspond à une ombre de soupçon d’inadéquation du langage au seuil de la lecture, puisque la traduction en français est tirée non de l’original slovène mais de sa traduction allemande par Peter Handke et Helga Mračnikar. Cette première strate se voit secondarisée, amoindrie par le franc soupçon d’inadéquation de la narration : des témoignages, commentés par ceux qui ont connu le jeune Tjaž, interne chétif et effacé, qui s’est défenestré après une journée de liberté consécutive à son renvoi de l’internat religieux, constituent la seconde strate. Or, cette narration est tiraillée entre précision pointilleuse de la description et caractère fuyant d’hypocrites faux-semblants de ces peu crédibles témoins. À la troisième strate, le soupçon se reporte sur le langage : l’écriture s’acharnant sur lui coïncide à son irrépressible et défensive propension à se gratter, propension dont la puissance ravageuse avait fait mettre au ban le jeune Tjaž, pour ultimement le conduire au suicide. Sans doute pas une transposition thématique simple de cette définition du territoire linguistique, l’étrange et prenante fiction de Lipuš n’en enregistre pas moins de biais et de manière insinuante les effets corrosifs.

Aux antipodes de la conception subjective centripète de l’auteur comme porte-parole du territoire national, on trouverait Brina Svit. Slovène (après avoir été, elle aussi, citoyenne yougoslave), cette étudiante en langue et littérature françaises dans un pays où le français a longtemps été la langue étrangère la plus enseignée, avait commencé à publier des romans en slovène dont certains ont été traduits en français4 puis, installée à Paris, elle s’est mise à écrire directement en français. Dix ans après son premier roman français, Visage slovène (2013), tout en poursuivant les thèmes de l’intime propres à la romancière, le territoire subjectif se voit investi d’une nouvelle valeur : après la mort de la mère, la narratrice veut observer la relation à la langue maternelle et l’identité slovène incertaine des exilés slovènes et de leurs descendants à Buenos Aires. Voyage auquel sert de figure tutélaire Witold Gombrowicz, l’écrivain polonais exilé accidentellement en Argentine à cause du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale pendant la plus grande partie de sa vie. Perception centrifuge donc, dans laquelle, aggravée de se faire dans une langue seconde, l’écriture redouble l’exil.

Notes et références

[1] Minoritaire en Espagne, le basque y est reconnu alors qu’il n’a pas cette reconnaissance en France. À l’exact opposé du français, langue internationale et symétrique dans la francophonie.

[2] Théologiquement sunnites et ethniquement oghouzes.

[3] Les désarrois de l’élève Törless (1966) est le premier film, noir et blanc, glacé, du réalisateur allemand Volker Schlöndorff, sur un scénario de Volker Schlöndorff et Herbet Asmodi. Avant Musil, peut-être faut-il évoquer un autre roman de langue allemande donnant un sinistre portrait de l’école, L’institut Benjamenta (1960) du romancier suisse, apprécié par Kafka, Robert Walser.

[4] Notamment, Mort d’une prima donna slovène (2001).