Module 4. Lecture et coopération

Précaire fiction?

À l’autre extrémité de cette période, la nôtre, la fiction romanesque est devenue à la fois plus hypertrophiée et moins totalisante. La mise en récit d’une histoire peut avoir une longue tradition littéraire. Dans le module précédent, on a ainsi mentionné Alamut de Vladimir Bartol ainsi que les différents contextes culturels qui en expliquent les interprétations historiques bien hétéroclites. Or, ce roman relève d’une vénérable chaîne intertextuelle déjà internationale. Marco Polo, en 1298, mentionnait déjà le « Nid d’aigle » de Hasan Ibn Sabbâh (le « Vieux de la Montagne ») dans la chaîne de l’Elbourz qui domine le sud de la mer Caspienne1; le chroniqueur français Jean de Joinville, lui, racontait la rencontre de Louis IX et Hasan Ibn Sabbâh lors de la 7e croisade dans sa Vie de Saint Louis (13092); au XIXe siècle, c’étaient un historien des nizârites3 et la traduction de l’Histoire des Mongols de Perse procurée par Étienne-Marc Quatremère en 1836 qui le rappelaient. Plus tard, Judith Gautier devait le fictionnaliser avec Le Vieux de la montagne (1893). Avec un rôle narratif moins déterminant, postérieurement à Alamut, Samarcande (1988) d’Amin Maalouf fait de Hasan Ibn Sabbâh un de ses personnages et il est aussi mentionné dans Le pendule de Foucault (1990) d’Umberto Eco et dans Le Théorème du perroquet (1998), sorte de roman policier de l’histoire des mathématiques de Denis Guedj. Longue tradition qui n’empêche nullement une telle mise en récit de migrer vers d’autres médias, notamment la scénarisation ludique à la recherche d’un délicat équilibre entre immersif et ludique, contraintes et jouabilité afin de générer jeux de tables et jeux vidéo; en l’occurrence, vu son succès, c’est ce qu’a atteint la série de jeux vidéo Assassin’s Creed (à partir de 2009) d’Ubisoft Montréal, déclinée en BD et novélisations.

Encore la culture médiatique, bien avant les jeux vidéo, avait-elle institué une tradition d’adaptation d’œuvres singulières; en revanche, dans le cas de la mise en récit ou story-telling, ce n’est plus une œuvre singulière qui bifurque vers d’autres médias, c’est le principe même de mise en récit fictionnelle qui est très consciemment assujettie aux discours politique, managérial ou publicitaire. Le story-telling consiste à présenter l’histoire du parti (de l’entreprise, du produit, etc.) en conte à la sémantique simple et le candidat (le manager, l’acheteur potentiel, etc.) en héros4. Les communicants et autres façonneurs d’image (spin doctors) n’ont dès lors plus vraiment besoin des idées du héros; elles deviennent plutôt des accessoires narratifs alimentant le type de héros et le vraisemblable des enchaînements narratifs de sa fable.

Enfin, quant aux pratiques sur les réseaux sociaux, toujours en dehors du roman, on y observe aussi de nombreux points de convergence avec la fiction romanesque : anonymat, affabulation, mise en scène de soi, exhibition, etc.

Non seulement le roman est-il moins lu mais on le voit, d’autres pratiques culturelles que la lecture se sont appropriées des éléments qui le caractérisaient. Et encore, est-ce sans rappeler que le temps moyen de lecture tend à se rétracter, peut-être parce que contrairement à bien d’autres pratiques culturelles, elle exige la solitude et la concentration. Faut-il en conclure que la lecture de romans est désormais complètement dépassée? Ce serait sans doute prématuré. Certes, les formes numériques commerciales du roman sont encore instables, son marché aussi, la standardisation disputée; la dispersion des supports constitue un obstacle à la transparence; les questions de droits d’auteur, de sélection de ce qui est numérisé, de la manière dont c’est fait et diffusé, ont encore des réponses fluctuantes, variables, précaires, etc. Toutefois, malgré les inconvénients de la conservation matérielle (volume, encombrement, fragilité, empreinte carbone de l’utilisation du papier et de l’encre, etc.), l’imprimé résiste bien, profitant de ses avantages (longévité du support, transparence technologique, importance du patrimoine imprimé, etc.). La communication numérique peut faciliter et étendre d’anciennes pratiques culturelles comme la publicité des œuvres par les maisons d’édition ou la réactivité des lecteurs, par les clubs de lecture, spontanés ou organisés (comme chez Harlequin), par les réseaux de collectionneurs, par les fan-clubs; elle a grandement facilité la sociabilité d’amateurs qui auparavant se regroupaient dans la lecture de fanzines plus ou moins largement diffusés; elle a permis l’éclosion et la multiplication de blogues critiques, de fanafictions (fanfictions) complétant les scénarios de séries télévisées, de films, de jeux vidéo, de romans en colmatant les interstices narratifs, en saturant les préalables, en additionnant des suites — que l’on pense à celle qui a largement étendu la saga vampirique d’amours adolescentes Twilight (2005-2008) de Stephenie Meyer. La communication numérique a même forcé la main d’éditeurs sensibles au succès de romans initialement parus en auto-édition sur Internet, comme la trilogie érotique Fifty Shades of Grey (à partir de 2011, d’abord sur le site de E. L. James, puis en impression à la demande (print on demand) sur The Writers’ Coffee Shop, puis chez Vintage Books et enfin, en traduction française chez Jean-Claude Lattès — le tout justement à partir de la fanfiction issue de Twilight), etc.

Même en tenant compte du déplacement de statut de la lecture et de la fiction romanesque dans la culture, il est difficile de prédire sa disparition — au moins tant qu’il y aura des lecteurs.

Notes et références

[1] Conseil : si ces noms ne vous sont pas familiers, allez consulter Wikipédia ou une mappemonde et repérez-les sur la carte du nord de l’Iran.

[2] Cf. Jean de Joinville. Vie de Saint-Louis, texte revu par Jacques Monfrin (2002).

[3] Une secte mystique chiite ismaélienne dont l’histoire a été racontée par le grand philologue Antoine-Isaac Silvestre de Sacy dans son article « Mémoire sur la dynastie des Assassins et sur l’étymologie de leur nom », Mémoires d’histoire et de littérature orientale, 1818 et l’orientaliste Étienne-Marc Quatremère, traducteur de l’Histoire des Mongols de Perse de Rashid al-Din, 1836).

[4] Rendons à César… : c’est en la déplaçant vers l’administration que Stephen Denning (2000) a ouvert la voie à cette application non romanesque (postromanesque? Ultraromanesque?) du plaisir du récit, de la fiction romanesque. Sur le story-telling, cf. Christian Salmon (2007).