Module 1. Concorde et discorde
Quatre institutions de la convergence
De manière plus fortement institutionnelle, l’UNESCO a incarné, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, cet élan de convergence culturelle. Dans le domaine littéraire, l’organisation a traduit et fait paraître, entre 1948 et 2005, 1 060 chefs-d’œuvre de la littérature mondiale. Le lectorat francophone curieux a pu ainsi avoir accès à des romans très divers.
Depuis des ouvrages issus de langues peu diffusées, comme Amegbetoa ou les aventures d’Agbezuge (1990) de Sam Obianim, traduit de l’éwé, langue du Ghana, La Combe aux mauvaises herbes ou histoire du philanthrope naïf et du bouilleur de cru paresseux (1962) de Joël Lehtonen, traduit du finnois ou Le roman de l’anneau (1961) d’Ilangô Adigal, traduit du tamoul ou traduits d’une langue plus largement diffusée mais issue d’un pays littérairement modeste, comme N’y touchez pas ! (1980) de José Rizal, traduit de l’espagnol des Philippines, Voyage de noces (1975) d’Ajip Rosidi, traduit de l’indonésien ou Le prétendant (2001) de David Dabydeen, traduit de l’anglais de Guyana.
Ce lecteur a aussi pu prendre connaissance aussi bien de romans classiques dans leur culture d’origine mais encore inconnus en français, comme l’épopée persane Le Roman de Chosroès et Chîrîn (1970) d’Aruzi Nizami, Le Rêve dans le pavillon rouge (1981) du Chinois Cao Xueqing ou Iracéma. Légende du Céara (1985) du Brésilien José de Alencar ou de romanciers à la carrière encore débutante, comme Osman Necmi Gürmen, romancier turc vivant alors à Paris où il avait déjà fait paraître un roman, directement écrit en français, L’Écharpe d’Iris (1976) mais dont le second roman, L’Espadon (1978), allait être traduit du turc en français grâce à ce programme de l’UNESCO.
Résultat toutefois modeste puisque seuls 106 romans ont été traduits en français et que ces traductions, pas toutes parues chez le même éditeur, n’ont pas pleinement bénéficié de l’effet de collection recherché. Qu’à cela ne tienne, l’UNESCO a depuis lancé deux programmes, Capitales mondiales du livre (depuis 2001) pour promouvoir et soutenir le livre et la lecture, et Villes UNESCO de littérature (depuis 2004).
Pour le premier, Capitales mondiales du livre, le choix des candidats s’effectue à l’aide de critères comme le programme d’activités prévu pour cette année-là et ses retombées, l’implication des niveaux de gouvernement et les partenariats privés, l’importance et la qualité des activités mobilisant tous les acteurs du milieu du livre (conception, production, diffusion, réception, etc.) et des initiatives pour promouvoir la lecture, le respect des principes de liberté d’expression et de prendre part à la vie culturelle de la communauté, et l’accord de Florence (exemptant de droits l’importation de livres).
Voici le début de la liste de ces capitales mondiales du livre : Madrid en 2001, Alexandrie en 2002, New Delhi en 2003, Anvers en 2004, Montréal en 2005, Turin en 2006, Bogota en 2007, Amsterdam en 2008, Beyrouth en 2009, Ljubljana en 2010, Buenos Aires en 2011, Yerevan en 2012, Bangkok en 2013, Port Harcourt (Nigeria) en 2014, Wroclaw (Pologne) en 2015, etc.
Sur un principe comparable a été créé un réseau de villes créatives, dont certaines se distinguent justement par la littérature — à côté du cinéma, de la musique, de la gastronomie, des arts populaires, des arts numériques, du design. Progressivement, d’autres se joignent au réseau et deviennent à leur tour Ville UNESCO de littérature : Édimbourg en 2004, Melbourne en 2008, Iowa City en 2008, Dublin en 2010, Reykjavik en 2011, Norwich (au Royaume-Uni) en 2012, Cracovie en 2013, Dunedin (Nouvelle-Zélande), Grenade, Heidelberg et Prague en 2014, etc.
Créé en 1921 par la poétesse Catherine Amy Dawson Scott en dehors de toute structure gouvernementale nationale ou supranationale afin de « rassembler des écrivains de tous pays attachés aux valeurs de paix, de tolérance et de liberté sans lesquelles la création devient impossible », le PEN International continue jusqu’à aujourd’hui à la fois de promouvoir les occasions de contact entre écrivains de pays différents mais aussi, de défendre ceux d’entre eux que leurs activités de création ont désigné à la censure ou à la persécution, comme lors de la fatwa lancée contre Salman Rushdie par l’ayatollah Khomeini pour ses Versets sataniques (1988)1. Plus récemment, en 2013, le PEN International a aussi étendu ces mêmes valeurs à l’usage des langues dans son Manifeste de Girona sur les droits linguistiques :
- La diversité linguistique est un héritage universel qui doit être valorisé et protégé;
- Le respect de toutes les langues et de toutes les cultures est fondamental à la construction et au maintien du dialogue et de la paix dans le monde;
- Tous les individus apprennent à parler au cœur d’une communauté qui leur donne la vie, la langue, la culture et l’identité;
- Les différentes langues et les différentes façons de parler ne sont pas seulement des moyens de communication; ce sont aussi le milieu dans lequel les humains grandissent et les cultures sont construites;
- Chaque communauté linguistique a le droit d’utiliser sa langue comme langue officielle dans son territoire;
- L’instruction scolaire doit contribuer à améliorer le prestige de la langue parlée par la communauté linguistique du territoire;
- Il est souhaitable pour les citoyens d’avoir une connaissance générale de langues différentes, parce que cela favorise l’empathie et l’ouverture intellectuelle, tout en contribuant à la connaissance plus profonde de leur propre langue;
- La traduction de textes, surtout les grandes œuvres des différentes cultures, représente un élément très important dans le processus nécessaire à une meilleure compréhension et un plus grand respect entre les êtres humains;
- Les médias sont un porte-voix privilégié pour développer et atteindre la diversité linguistique, ainsi que pour augmenter son prestige avec compétence et rigueur;
- Le droit d’utiliser et de protéger sa propre langue doit être reconnu par les Nations-Unies comme l’un des droits humains fondamentaux.
Il faut aussi mentionner des initiatives plus discrètes comme la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (Meet) de Saint-Nazaire ou Passa Porta, maison internationale des littératures de Bruxelles, qui incarnent elles aussi l’esprit de concorde internationale dans la vie littéraire. La première, fondée en 1987, a pour sigle un verbe anglais synthétisant bien l’ambition du projet de permettre des rencontres, Meet. C’est d’ailleurs le titre de la revue bilingue, éditée pour faire résonner les activités de la Maison : résidences d’écrivains et ouvrages publiés à la suite de ces séjours de création, prix remis à des écrivains et des traducteurs, colloques (évidemment nommés Meetings).
Par exemple, en 2010, le colloque Franchir la frontière a réuni des auteurs français (François Bon, Camille Laurens, Laurent Mauvignier, Christine Montalbetti, Jean Rolin), des voisins belges (Stefan Hertmans, Caroline Lamarche, Anne Provoost, Eugène Savitzkaya), espagnols (José Carlos Llop, Julián Rios), d’autres voisins européens venus de plus ou moins loin (Roberto Ferrucci d’Italie, Hubert Klimko de Pologne, Håkan Lindquist de Suède, Andreï Baldine, Vassili Golovanov et Vladislav Otrochenko de Russie) ainsi que le Turc Tahsin Yücel, le Mexicain Jorge Volpi et les Colombiens Antonio Caballero, William Ospina et Juan Gabriel Vásquez).
Membre de l’International Cities of Refuge Network (ICORN) et partenaire de Literature Across Frontiers, Passa Porta organise, depuis 2004, non seulement des résidences pour écrivains dans l’immeuble de Passa Porta et dans d’autres villes que Bruxelles mais aussi des festivals, des discussions entre auteurs, des ateliers d’écriture, des performances littéraires et marathons de mots, des présentations de livres, des débats. Les locaux abritent aussi une librairie. Il s’agit de faire connaître d’autres littératures, de mettre en contact auteurs et lecteurs, de réfléchir à la littérature et à sa place dans la société, de stimuler la création.
L’effort pour faire connaître la littérature mondiale est aussi fourni par de nombreux éditeurs déterminés.
L’UNESCO en répertorie aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Irlande, en Australie, en Inde mais aussi en Allemagne, en Autriche, au Luxembourg, en Suisse, en Belgique, en Suède, en Norvège, au Danemark, en Islande, en Finlande, en Russie, en Pologne, en Ukraine, en Lettonie, en Estonie, en Lituanie, en Roumanie, en Hongrie, en République tchèque, en Slovaquie, en Slovénie, en Serbie-et-Monténégro, aux Pays-Bas, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Grèce ainsi qu’au Japon, en Chine, en Corée, en Indonésie, en Thaïlande, en Afrique du Sud, en Égypte, en Côte d’ivoire.
Pour ceux qui publient en français — outre les éditeurs savants et les éditeurs littéraires généralistes publiant de nombreuses traductions (comme Gallimard) — on note, pour la traduction du roman, des éditeurs2 comme Actes Sud, Métailié, Verdier, Liana Levi, Viviane Hamy, Fata Morgana, Cent pages, Vent d’ailleurs et des éditeurs spécialisant encore plus leur production comme Bleu de Chine (littérature chinoise), Chandeigne (littératures lusophones), Gaïa (littératures scandinaves et serbo-croate), Esprit des péninsules (surtout littératures d’Europe de l’Est et de Scandinavie), Desmos (littérature grecque), Interférences (littérature russe)3, etc. Le déploiement de la collection Littérature française aux Éditions Phébus à Paris offre un nouveau cas de figure, une sorte de retournement paradoxal auquel participent quelques auteurs québécois. Initialement ancré dans des littératures étrangères (anglo-saxonnes, hispaniques, nordiques, arabo-persanes), cet éditeur4, qui a fondé plus tard une collection Littérature française, l’a aussitôt ouverte à la francophonie québécoise, aussi bien aux nouvelles de Samuel Archibald, Arvida (2013), à la trilogie 1984 (2013-2014) d’Éric Plamondon qu’à des titres de Martine Desjardins — Maleficium (2012) et L’Alliance de sel (2014) — ou au très montréalais « western » Griffintown (2014) de Marie Hélène Poitras.
Enfin, de manière plus ponctuelle, on peut signaler les concours littéraires de l’Organisation internationale de la Francophonie. En direction des pays d’Europe centrale et orientale, c’est notamment le « Prix francophone de littérature » de la République de Moldavie, destiné à faire émerger de jeunes talents : il récompense des auteurs de littérature jeunesse écrivant en français. Cet événement culturel n’est pas dépourvu d’arrière-pensées politiques puisqu’une partie de la Moldavie fait sécession pour échapper au pouvoir roumanophone de Chișinău, la Transnistrie russophone5. Géographiquement plus large, le Prix des 5 continents de la Francophonie distingue aussi bien des auteurs confirmés, comme Ananda Devi, romancière mauricienne d’origine indienne, pour Ève de ses décombres en 2006, que des premiers romans comme Le désespoir est un péché (2001) de Yasmine Khlat, romancière libanaise née en Égypte, Le Cœur des enfants léopards (2007) de Wilfried N’Sondé, romancier français d’origine congolaise, Kossi Efoui, dramaturge et romancier togolais exilé en France, pour Solo d’un revenant en 2009. Mentionnons aussi la romancière québécoise d’origine acadienne Jocelyne Saucier, lauréate de ce prix en 2011 pour Il pleuvait des oiseaux, ce qui lui a valu non pas une mais deux rééditions à Paris6. Enregistrons enfin que Liliana Lazăr, romancière de Moldavie, roumaine vivant en France, lauréate en 2010 pour Terre des affranchis, a aussi reçu le Prix littéraire Québec-France Marie-Claire-Blais en 2011.
À l’autre pôle de la communication littéraire, celui de la lecture, on peut signaler deux initiatives de concorde, l’une intergénérationnelle et l’autre internationale. La première vise à stimuler le goût pour la lecture afin de contrer l’illettrisme. Inspirée par un instituteur de Brest en 1985, Lire et faire lire est une association cofondée par le romancier Alexandre Jardin en 1999, qui a institutionnalisé le programme initial. Hors de toute pédagogie, même si l’activité se déroule à l’école, des bénévoles de plus de 50 ans viennent une ou plusieurs fois par semaine lire des histoires, de la poésie, des BD et parler de ce qui a été lu à des enfants qui se joignent librement à cette activité. La seconde, une ONG française fondée en 2007 par l’historien et politologue Patrick Weil7 vise à « promouvoir la lecture et l’accès à l’information de tous, partout dans le monde, par l’appui aux bibliothèques et aux filières du livre, la construction de bibliothèques, le don de livres et la formation du personnel des métiers du livre8 ». Grâce à du financement obtenu de sources diverses (dons privés, subventions de fondations et d’organismes internationaux), Bibliothèques sans frontières a bâti plusieurs programmes en Afrique et dans l’océan Indien (Maroc, Tunisie, Togo, Mali, Sénégal, Congo, Cameroun, Centrafrique, Tchad, Rwanda, Burundi, Tanzanie, Madagascar) mais aussi, en Inde, à Haïti et en Géorgie.
Enfin, dans le monde universitaire, notamment en littérature comparée et en études littéraires, nombreuses sont les publications s’intéressant à une littérature romanesque venue d’ailleurs, parfois même dans des ouvrages collectifs réunissant des chercheurs de plusieurs cultures, de Serbie, du Monténégro mais aussi, d’Ukraine, de Pologne, de France, de Grande-Bretagne9, etc.
Notes et références
[1]Une prime pour sa tête est toujours offerte et la liste des victimes collatérales est longue : deux traducteurs du roman assassinés en Italie et au Japon, trente-sept morts en Turquie lorsqu’un incendie criminel visant le traducteur détruisit l’hôtel où ils séjournaient, sans compter des attentats contre un éditeur norvégien de l’œuvre, des librairies qui le vendaient, un journal qui avait pris parti pour la liberté de lecture, etc.
[2]Dont certains ont disparu. Toutefois, comme le montre l’Esprit des péninsules, qui a été actif de 1993 à 2007, le catalogue peut continuer à vivre chez d’autres éditeurs.
[3]Nous en reparlerons dans le module 9.
[4]Dans le même groupe que Buchet/Chastel, Libretto, Noir et blanc, etc.
[5]Dans cette région de l’Europe, les frontières ont souvent changé. Seulement depuis la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques, d’abord alliés au pouvoir nazi, ont envahi ce territoire roumain et déporté l’intelligentsia roumanophone (politique mise aussi en œuvre en Pologne et dans les pays baltes); puis, les Roumains alliés aux Allemands ont chassé les Russes mais déporté les Juifs moldaves et tué ceux qui avaient tenté de fuir en Ukraine; en 1944, retour des Soviétiques, déportation de roumanophones accusés de collaboration et slavisation du pays, avec l’obligation d’écrire le roumain en caractères cyrilliques et non plus latins, et imposition du russe comme seule langue officielle; la République de Moldavie, où le poids culturel russe s’était allégé pendant la perestroïka, devenue indépendante politiquement en 1991 sur les ruines de l’empire soviétique, n’en doit pas moins composer avec la sécession de son territoire transnistrien.
[6]Chez Denoël en 2013 et chez Gallimard en 2015.
[7]Auteur, notamment, de La France et ses étrangers : L’aventure d’une politique de l’immigration de 1938 à nos jours, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2005 [1991].
[8]Journal officiel, Association, 3 février 2007, annonce n° 1352.
[9]Un seul exemple, parmi beaucoup d’autres, pour illustrer ce type de mouvement convergent, La Littérature serbe dans le contexte européen : Texte, contexte et intertextualité (2013), paru sous la direction de Milivoj Srebro.