Module 1. Concorde et discorde
Deux figures de la convergence
Aussi vénérable et décrochée de l’ordinaire des pratiques de lecture que soit l’Académie française, elle n’en reçoit pas moins une attention médiatique à l’occasion de l’élection de nouveaux immortels. À telle enseigne que même un lecteur occasionnel, bien distant de tels fastes et de telles pompes, aura sans doute remarqué l’immortalisation d’un Dany Laferrière, romancier québécois d’origine haïtienne en 2013, après celles d’Amin Maalouf, romancier franco-libanais élu en 2011, d’Assia Djebar, romancière d’origine algérienne élue en 2005 (première académicienne algérienne, elle avait aussi été la première musulmane à intégrer l’École normale supérieure en 1954), d’Hector Bianciotti romancier d’origine argentine (élu en 1996, romancier hispanophone ayant choisi d’écrire en français) et de Marguerite Yourcenar (en 1980, première femme élue à l’Académie, romancière américaine, née à Bruxelles, élevée près de Lille et membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique). Dans le cas de Laferrière, cette reconnaissance institutionnelle n’en fait pas moins résonner l’inspiration ironique, jouissive et « déterritorialisante » de son roman Je suis un écrivain japonais (2008) dans lequel, à Montréal, lecteur de Mishima et Bashō, dragueur de Japonaises, un narrateur en mal d’inspiration ayant raconté à une journaliste nippone son projet narratif flou, n’ayant pour seule boussole que son désir d’émuler ces deux maîtres japonais, reçoit en boomerang médiatique ses déclarations devenues fracassantes dans la presse tokyoïte1. Cette spectaculaire mais complexe figure d’une convergence culturelle répondant à la mondialisation attire l’attention sur d’autres figures, moins sensationnelles, mais qui contribuent elles aussi et dans des registres très divers à instancier ce faisceau de bonnes volontés.
Ainsi, qui se souvient aujourd’hui d’Alexandre Vattemare, le précurseur des échanges culturels? Pas grand monde sans doute. Pourtant, sous le nom de Monsieur Alexandre, il avait connu un succès international en Europe et en Amérique du Nord pour ses performances de ventriloque dans les années 20… du XIXe siècle ! Alors que ses nombreux voyages lui avaient permis d’amasser d’impressionnantes collections de médailles, d’estampes et d’autographes, il se mettra, à partir de 1833, à concevoir, réaliser et administrer un philanthropique « Système d’échange international scientifique, littéraire et agricole » qui non seulement insufflera l’idée de faire circuler internationalement aussi bien des livres que des documents administratifs, des publications que des fossiles et des échantillons minéraux, animaux et végétaux mais qui inspirera aussi les échanges de la Smithsonian Institution, la création de la Boston Public Library en 1848, première grande bibliothèque publique américaine et de l’Institut Canadien de Québec, à partir duquel le réseau des bibliothèques de la ville s’est constitué.
Notes et références
[1]Insolite japonisme, lieu de l’essentielle contradiction entre érotisme et mort violente, d’une sexualité « démachisée », composée de « mille douleurs exquises », que Laferrière avait déjà visité avec Éroshima (1987).