Module 8. Traduire

Afin de clore ces modules portant sur des questions langagières, il nous faut explorer une sorte de complément à l’ambivalence de la langue, aussi bien vecteur de mise en commun que facteur de séparation. Il s’agira ici de discerner l’importance d’un autre faisceau de problématiques liées à la langue d’écriture en contexte mondialisé, celui de la traduction. Nous procéderons par strates, en allant du plus extérieur au plus intérieur : l’importance du marché de la traduction, du traducteur et de la politique éditoriale des collections en matière de traduction, c’est-à-dire l’importance de leur fonction de passeur et enfin, dans les romans eux-mêmes, la double représentation romanesque de la traduction, sous forme du traducteur en tant que personnage occasionnel ou sous forme de jeu romanesque avec les fausses traductions.

Il s’agira maintenant d’examiner comment la traduction accentue ou atténue la diversité et la hiérarchisation des langues d’écriture des romans. Tout d’abord, en donnant une idée de la dimension quantitative des traductions.

Créé en 1932, aujourd’hui sous l’égide de l’Unesco, l’Index Translationum répertorie tous les ouvrages traduits de 1979 à aujourd’hui et offre des statistiques générales permettant de suivre les flux de traductions à travers le monde1. Même si tous les genres y sont confondus, ce qui ne permet pas de discriminer les romans, on peut retenir quelques ordres de grandeur.

On y apprend, par exemple, qu’à partir des années 80, la part du français comme langue source (extraduction) diminue, contrairement à la part de l’anglais et de l’allemand. En 2015, les documents en anglais sont au-delà de cinq fois plus traduits (1 264 943) que ceux en français (225 745), deuxième langue source dans ce classement, six fois plus que ceux en allemand (208 060) et au-delà de douze fois plus que ceux en russe (103 587), respectivement troisième et quatrième langues sources. Ceci ne fait que confirmer le sentiment que le « traduit de l’anglais » occupe une position hégémonique, d’ailleurs redoublée par l’asymétrie traductrice : les États-Unis en quinzième position des pays traducteurs (52 515) traduisent cinq fois moins que l’Allemagne (269 724), plus de quatre fois moins que l’Espagne, presque quatre fois moins que la France (198 573) tandis que le Royaume-Uni (42 647 traduit trois fois moins que le Japon (130 496) et en chiffres absolus, moins que la Norvège (46 314).

Si l’on retient plutôt la langue cible des pays traducteurs, l’allemand (301 934) se maintient en tête, devant le français (240 044) et le castillan (228 557). La part du français augmente en tant que langue traductrice (intraduction). Le français traduit au-delà de six fois plus de documents en anglais (151 508) que de documents en allemand (23 232) pourtant la deuxième langue dans ce palmarès, presque treize fois plus que de documents en italien, dix-huit fois plus que de documents en castillan (8 413), alors même que le castillan a une forte prédilection à traduire depuis le français.

Il n’y a pas non plus de surprise à découvrir que de manière écrasante, c’est l’Afrique du Sud qui fait des traductions vers l’afrikaans, ni que le Canada n’a fait que quatre traductions vers l’algonquin ou que dans l’ordre, la France, le Canada, la Suisse et la Belgique traduisent vers le français. Tout comme sont prévisibles les statistiques des auteurs les plus traduits en direction de tel ou tel pays : la Belgique trilingue traduit Simenon, le Québec Lucy Maud Montgomery et ses pignons verts…

Cela dit, ces statistiques font naviguer entre prévisibilité et perplexité, voire stupéfaction. Le danois (21 250), le néerlandais (19 659), voire le latin (19 951) sont plus fréquemment traduits que le mandarin (14 065) et l’arabe (12 407). Les romans en hindi, peu traduits on l’a rappelé, ressemblent à l’ensemble des documents dans cette langue, destinés à être traduits. Avec ses 229 millions de locuteurs qui l’ont comme langue maternelle et peut-être 460 millions qui l’ont comme langue seconde, sa performance (1 512) ressemble à celle du biélorusse (1 402), de l’albanais (1 442), du tibétain (1 565), du macédonien (1 598). Il est même dépassé par l’islandais (1 575), pourtant parlé par seulement 310 000 locuteurs ! On peut aussi être surpris qu’après la France, le Canada, la Belgique et la Suisse, l’ex-Urss, l’Allemagne, l’Espagne, la Roumanie et la Hongrie figurent au palmarès des pays traduisant vers le français. En Turquie, la liste des auteurs les plus traduits fait se côtoyer Jules Verne, Gérard de Villiers et Dostoïevski, et en France, dans l’ordre, Barbara Cartland, Agatha Christie, Enid Blyton, Karl-Herbert Scheer (auteur de SF), Danielle Steele, Matthew Tanner (romans jeunesse qui ont des titres en forme de dates), Nora Roberts, Stephen King, Jacob et Wilhelm Grimm, etc.

Les statistiques des langues dans lesquelles sont traduits les auteurs les plus populaires dans une culture donnée révèlent que le romancier yiddishophone Isaac Bashevis Singer est surtout traduit en anglais (lorsqu’il est traduit vers d’autres langues, c’est souvent à partir de la version anglaise à laquelle, il faut dire, Singer a été partie prenante) alors que l’auteure de best-sellers vietnamienne Dương Thu Hương est traduite non seulement en français (beaucoup) mais aussi en anglais, en russe, en japonais, en espagnol, en catalan, en allemand, en néerlandais. Les romanciers albanais Fatos Kongoli et Besnik Mustafaj sont surtout traduits vers le français alors que sont bien plus diverses les langues vers lesquelles sont traduits l’ironiste hongrois Sándor Márai, le postmoderne japonais Haruki Murakami et l’auteure de best-sellers américaine Danielle Steele.

Le module 2, qui avait déjà attiré l’attention sur la disparité du statut des langues, nous enseigne la prudence. Certes, il y a bien adéquation entre l’importance du nombre de locuteurs de l’anglais et l’importance littéraire (commerciale et symbolique) de la production britannique ou américaine dans la mondialisation du roman. Et, corollairement, de petites langues comme l’estonien, l’arménien ou le mongol ont bien une modeste importance, prévisible, sur le marché mondialisé du roman. D’autres facteurs de fragilité linguistique expliquent l’absence ou la quasi-absence de production romanesque. Que l’on pense aux micro-États : les Bahamas, où le créole forme un continuum linguistique avec l’anglais, langue officielle; les Maldives, qui ont deux langues officielles, le divehi et l’anglais; la Micronésie, où l’anglais est langue officielle mais où l’on parle aussi une quinzaine de vernaculaires malayo-polynésiens et un créole à base anglaise, le ngatik, etc. Que l’on pense aux langues qui ne peuvent s’adosser qu’à un État voisin en étant elles-mêmes minoritaires dans leurs pays, comme le slovène en Carinthie autrichienne et le magyar en Roumanie, ou qui ne peuvent s’adosser à aucun État du tout comme le basque et le kurde, etc. On peut anticiper que les traductions vers le français reflètent ou accentuent ces statuts.

Par ailleurs, sur le marché romanesque mondialisé, on a constaté, avec l’indonésien et le hindi, le découplage de l’importance du nombre de locuteurs et de l’importance du statut d’une production romanesque nationale. On peut anticiper que les traductions vers le français reflètent ou accentuent ce découplage.

En fait, de manière plus systématique, Pascale Casanova (2015) a fortement marqué que si l’on considère la totalité de l’économie et la politologie des échanges linguistiques, qui comprend donc la production romanesque mondiale, au-delà de son évidente fonction de production de convergence horizontale entre cultures, la traduction s’avère aussi un champ très hiérarchisé de dominations verticales. Le capital symbolique des langues dominantes tient à leur prestige, à leur ancienneté en tant que langue littéraire, au nombre de textes « universels » que leurs littératures ont produit, etc. Les langues dominées peuvent se trouver dans cette situation pour quatre grands motifs, dont certains ont déjà été entraperçus :

  • les langues de grande diffusion mais dont la littérature est encore peu connue sur le marché mondialisé (mandarin, arabe, etc.);
  • les langues de petits pays (même si leur tradition littéraire est ancienne);
  • les langues récemment devenues langues nationales (comme l’hébreu) ou encore en compétition avec une autre langue ou variété sociolinguistique (comme le bokmål et le nynorsk en Norvège);
  • les langues orales ou à écriture récente.

Donnons un exemple des effets de ce champ hiérarchisé de dominations, dans une situation où, a priori, les préjugés auraient pu se voir suspendus. À l’initiative de la Zimbabwe International Book Fair, de l’African Publishers Network, de la Pan-African Booksellers Association, d’associations d’auteurs africains, d’organismes pour la promotion du livre et d’associations de bibliothèques, une liste des cent meilleurs livres africains du XXe siècle a été dressée et rendue publique à la suite d’un long processus impliquant des panels régionaux. Or, l’immense majorité des livres retenus ont été écrits dans l’une des ex-langues coloniales (anglais, français ou portugais). Si l’on excepte aussi les ouvrages qui ne sont pas des romans (poésie, théâtre, autobiographie, etc.), il ne reste qu’une poignée de titres initialement parus dans une langue africaine.

Chaka (2010 [1925]) de Thomas Mofolo, écrit en sesotho, avait été publié à Morija au Lesotho. Victor Ellenberger l’avait traduit et la version française, initialement parue en 1940 chez Gallimard, s’est vue rééditée dans la collection L’Imaginaire en 2010. Destin bien chanceux, bien insolite, si l’on en croit les autres romans en langues africaines de cette liste.

Ogboju ode ninu Igbo irunmale (1938) du Nigérian Daniel Olorunfemi Fagunwa, premier roman écrit en yoruba, a dû attendre 1968 et Wole Soyinka pour être traduit en anglais, puis 1989 pour la version française Le preux chasseur dans la forêt infestée de démons, encore à Lagos, chez Nelson.

Ce qui est toujours mieux :

  • que Inkinnsela yaseMgungundlovu (1961) du Sud-Africain Sibusiso Nyembezi, écrit en zoulou, publié à Pietermaritzburg, au KwaZulu-Natal et adapté en série télévisée;
  • que Ingqumbo yeminyanya (1980) du linguiste Archibald Campbell Jordan initialement en isiXhosa, traduit en anglais par lui-même et son épouse, publié à Alice au Cap-Oriental;
  • que l’ironique allégorie Caitaani Mutharaba-ini (1980) du Kenyan Ngũgĩ wa Thiong’o, depuis professeur à Irvine en Californie, composée en kikuyu et censée avoir été écrite sur du papier toilette au cours d’une détention de l’auteur, traduite en anglais par l’auteur;
  • voire que Zayni Barakat (1974) de l’Égyptien Jamal al-Ghitani, pourtant écrit en arabe et traduit en anglais, roman historique situé en 1516-1517, racontant les événements menant à la défaite de Marj Dabiq — les troupes égyptiennes du sultan mamelouk Al-Ghûrî battues par les Ottomans. À cause de sa date de parution, les lecteurs traçaient d’eux-mêmes inévitablement un parallèle entre cette période et la période nassérienne (1952-1967) qui venait de mener l’Égypte à la défaite de 1967 contre les Israéliens.

Cet ensemble disproportionné au détriment des langues africaines reflète tout autant la situation économique du marché du livre en Afrique (peu d’éditeurs, peu de lecteurs), les possibilités de carrière pour les romanciers (choisir une ex-langue coloniale, être publié dans un pays du Nord et s’adresser à un public ne partageant pas la culture de l’auteur) que l’offre faite au lectorat alors même que l’on peut croire que le jury et ce long processus impliquant des panels régionaux avaient un préjugé favorable pour des romans en langues africaines2.

Toutefois, aussi intéressante et nécessaire que soit la perspective d’une économie et d’une politologie de la production romanesque internationale, répétons-le, ce module examinera plutôt la dimension de la traduction de manière plus qualitative, sous trois angles : celui de la diversité des tendances, pour repérer la physionomie du marché de la traduction en français, celui de la diversité des pratiques, pour appréhender la fonction de passeur de l’éditeur et du traducteur, et celui de la représentation romanesque du traducteur et de la traduction.

Notes et références

[1] L’Index Translationum est accessible sur la Toile par le portail de l’Unesco. Pour les notices antérieures à 1979, il faut se rabattre sur la version imprimée, consultable dans des bibliothèques dépositaires ainsi qu’à la Bibliothèque de l’Unesco à Paris.

[2] Nous y reviendrons dans le module suivant.