Module 5. Le réalisme et ses alternatives
L’immeuble et sa plasticité littéraire
Que son roman soit le reflet de la réalité peut bien être l’intention du romancier : pour y parvenir, on a vu qu’il n’en doit pas moins prendre des décisions quant à la narration, aux descriptions, aux enchaînements argumentatifs, au style ou au mélange de styles, etc. Mais comme il vise aussi l’originalité, il arrive que l’écriture le fasse déraper vers un résultat inattendu, voire qu’il décide de transgresser ou de pervertir les règles de fonctionnement du réalisme.
- Je vous connais, vous allez nous donner un exemple. Et comme vous avez annoncé l’immeuble, laissez-moi vous dire que j’ai lu Le Père Goriot (2009) de Balzac.
- Bien vu ! Vous vous souvenez donc de la sordide pension Vauquer. On peut même prétendre que depuis 1835, c’est là une sorte de parangon du réalisme.
- Considérez le destin de l’immeuble dans le roman. Avouez quand même que non seulement ça n’est qu’un élément contextuel, relativement subalterne pour l’action globale même s’il lui sert d’introduction mais que cette manière de raconter a quand même pris un coup de vieux, non?
- Des goûts et des couleurs… Mais je voulais moins parler de Balzac que de l’immeuble. Dans cette longue histoire du roman, par sa plasticité narrative, l’immeuble, sa description et les personnages qui y coexistent, l’autorise à beaucoup varier en importance dans la construction d’un roman, depuis le simple motif narratif (comme dans Le Père Goriot) jusqu’à un thème à part entière, voire un espace structurant du roman.
Or, justement, en poussant à l’extrême ce motif typique du réalisme, La Vie mode d’emploi (1978) de Georges Perec1 l’amène aux antipodes du réalisme. Le roman considère comme une totalité close un immeuble imaginaire mais plausible, sis au 11 rue Simon-Crubellier dans le 17e arrondissement de Paris2. Par une narration et une description à visée totalisante, polymathique, il s’agit d’en retracer un siècle de vie, entre 1875 et 1975, en racontant les histoires de ses habitants, de leurs activités et de leurs objets. Jusqu’ici, seules la taille (d’un motif local à l’ensemble du roman) et la fonction (de la convocation du réel à la structuration du récit) diffèrent du programme de la maison Vauquer. Mais Perec va beaucoup plus loin en assujettissant son écriture à de strictes contraintes. L’immeuble est ainsi modélisé par une grille de 10 x 10, chaque case correspond à une des pièces, chaque pièce détermine un chapitre, le passage d’une pièce à l’autre s’effectue par un mouvement de cavalier au jeu d’échecs, etc. La vraisemblance par adéquation à la réalité se trouve souterrainement travaillée par un tout autre projet créatif : le jeu. Entre Le Père Goriot et La Vie mode d’emploi : tels seraient les deux pôles entre lesquels les romans sentent l’attraction de l’effet structurant de l’immeuble.
Voici donc quelques suggestions de lecture dans lesquelles l’immeuble joue un rôle primordial. Elles sont d’abord faites afin que vous puissiez vérifier, par vous-même, où dans cet entre-deux ces romans sont ancrés, plutôt du côté du jeu ou plutôt du côté du réalisme.
Dans une banlieue d’Odda, petite ville industrielle au fond d’un fjord dans l’ouest de la Norvège, Les Contes de Murboligen (2005) de Frode Grytten chroniquent le quotidien des résidents d’un immeuble populaire de briques rouges. L’ensemble se présente sous forme de nouvelles, centrées sur chacun des habitants ou un de ses proches et par immersion dans la manière dont la vie se présente à lui. Adam, le maigrichon du coin, a beau en pincer pour la « princesse du Burundi », voisine du vieux garçon, il a beau la trouver superbe, elle se refuse à lui tant elle est incapable de s’aimer elle-même à cause de son obésité; Adam en devient presque fou. Robert, le vigile et policier raté, submergé par la rancœur, en viendra, lui, à commettre un crime. C’est résigné et désemparé que le vieux garçon, fan de Patrick Morrissey3, attend l’issue de la lente agonie cancéreuse de sa mère. La naissance de son enfant mongolien semble au-delà de ce que peut supporter tel jeune père. Harry, autre jeune père de deux enfants, se débat devant une forme de l’absurde en culture médiatique : lui qui a une vie banale a été élu « Norvégien moyen de l’année » par un tabloïd d’Oslo, etc. Destins variés, atmosphères passant de la tristesse à la drôlerie, du tragique au touchant, c’est par l’immeuble que ces histoires trouvent une unité mais aussi, plus discrètement, par le fil rouge de la culture médiatique pop anglo-américaine4.
Mohsen Makhmalbâf, activiste en faveur de l’éducation et par ailleurs, fécond romancier et réalisateur, donne un statut un peu différent à l’immeuble commun dans Le jardin de cristal (2002) : il a été réquisitionné. L’immeuble et sa cour permettent de faire cohabiter et échanger quatre familles, contraintes de voisiner. Cet espace à la fois tresse les singularités de chacune des trajectoires et il les rapproche puisqu’elles souffrent toutes de pauvreté, du deuil de l’un des leurs et de la profonde inadéquation de l’interprétation de ces disparitions au combat en termes religieux, de sacrifice des martyrs. Face aux nombreux romans de guerre à visée propagandiste de l’époque de la longue guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988), on comprend que Makhmalbâf ait préféré montrer les effets du conflit sur la société civile, surtout par le biais de l’intimité, des effets sur les femmes (mères, sœurs, épouses), dont le statut avait déjà subi un significatif et aggravant remodelage idéologique après la révolution des mollahs.
À Istanbul en Turquie, chacun des appartements du Bonbon Palace (2008 [2002]) d’Elif Shafak fonctionne avec une logique plus ou moins folle de ses occupants, différant toutes des logiques voisines. Cette dynamique centrifuge est contrariée au fur et à mesure que la fiction se développe par un ensemble de dynamiques centripètes. Au-delà des différences, s’impose d’abord la porosité relative de chacune de ces cellules; puis interviennent des rencontres entre voisins, organisées ou fortuites, séductrices ou conflictuelles; enfin émerge la caractéristique commune à tout l’immeuble s’imposant à tous ses habitants : la puanteur des déchets, les leurs, ceux des autres, ceux collectionnés par la voleuse de poubelles. Ce qui n’apparaissait que comme notation passagère, secondaire, s’avère de plus en plus structurant. Jusqu’à ce que tous doivent, chacun à sa manière, conceptualiser l’idée de puanteur, saisir une origine peut-être plus métaphysique que physique à la puanteur qui les unit.
Les vivants et les ombres (2007) de Diane Meur5 raconte plusieurs générations des Zemka, une famille de petite noblesse de Galicie, la partie de la Pologne dévolue aux Habsbourg. Sa maison emblématise cette famille tout à fait territorialisée dont les membres se succèdent les uns aux autres, sur le modèle d’une saga réaliste faisant voir l’histoire par le petit bout, familial, de la lorgnette. Or, alors que ce thème et ce genre induisent plutôt une esthétique réaliste, le choix de faire de la maison la narratrice de l’histoire empêche largement le roman d’instaurer les traits du réalisme. Il y a là une variation doublement insolite sur le motif de l’immeuble.
L’Immeuble Yacoubian (2007 [2002]), roman d’Alaa El Aswany, institue l’immeuble du titre en microcosme de la société égyptienne, tout en le présentant comme une totalité mais une totalité singulière, ce qui vise à complètement immerger le lecteur dans cet univers, dans le droit-fil de la tradition réaliste nationale, inaugurée par Naguib Mahfouz. Les notes du traducteur agissent sur l’acte de lecture, elles alimentent la vraisemblance par référence — El Aswany vit et exerce le métier de dentiste dans ce quartier. À partir de la communauté, elle-même déterritorialisée de l’immeuble, cette fiction à narrateur omniscient épingle les dysfonctionnements de la société égyptienne, la corruption du régime Moubarak, la montée de l’islamisme…
Notes et références
[1] Couronné par le prix Médicis cette année-là.
[2] La rue n’existe pas mais le quartier immédiat, oui.
[3] Chanteur et parolier du groupe rock britannique The Smiths, avant une carrière solo.
[4] L’ouvrage a obtenu le prix Brage en 1999, prestigieux en littérature norvégienne.
[5] Primé en 2008 au festival des Rendez-vous de l’histoire, qui se tient à Blois en France depuis 1998 et héberge le plus grand salon du livre d’histoire francophone.