Module 3. Territoire et frontières de l’acte de lecture
Cartographier?
Quelles leçons de méthode et de théorie retirer de ce trop superficiel survol, proposé par ces premiers modules?
Aux deux premières généralités qu’annonçait le module introductif : le tiraillement des études littéraires entre deux grandes familles de discours critiques quand elles étudient le domaine de la fiction romanesque et de la mondialisation, et la dimension spontanément nationale de l’étude de la littérature, ce module vient d’en adjoindre deux autres.
La troisième généralité, plus largement utilisable dans le registre méthodologique, une sorte de topique. L’approche un peu brute de la question de la mondialisation comme celle qui vient de vous être proposée amène à tenir compte d’une matrice sous-jacente, constituée avant même la lecture de romans; matrice qui se fonde sur des jeux d’oppositions. Des oppositions quant au commerce du livre : faible ou large diffusion? Des oppositions quant à l’institution littéraire : faible ou importante notoriété? Existence ou non d’un canon s’imposant dans la culture et connu hors de la culture? Succès de vente, reconnaissance par des prix, adaptations? Des oppositions quant à la langue : la langue d’écriture du roman est-elle la langue maternelle ou le français langue seconde? La langue de parution est-elle la même que la langue d’écriture ou a-t-il fallu passer par une traduction? Des oppositions quant à la géopolitique de la littérature, depuis la faible ou la forte notoriété littéraire de la culture originale jusqu’à la faible ou la forte notoriété littéraire du lieu de parution et de réception (où le roman a-t-il paru dans la francophonie, à Paris, centre à la fois commercial et symbolique ou ailleurs? Est-il autochtone ou importé?).
La conception de ce module amène son auteur à une quatrième généralisation, pratique, tirée de mon expérience de lecture. Cette approche implique une dimension quantitative au moment du choix du corpus, non pas une mais deux fois. D’une part, lorsque la problématique de recherche n’est pas encore affinée, le lecteur se retrouve seul face à une décourageante montagne de textes. Certes, il lui revient d’inventer la stratégie de lecture la plus productive pour lui mais je me permettrais de conseiller de rapidement dépasser la phase, nécessaire, de constitution préalable de listes, voire celle, tout aussi nécessaire, de rédaction de fiches et de commencer à écrire aussi précocement que possible, en partant d’une mince portion du corpus en cours de constitution; quitte à modifier cette première écriture si la lecture du reste du corpus incitait à des changements.
D’autre part, le succès de vente relatif de romans comparables (surtout ceux issus d’une même langue, d’un même pays, etc.) permet de justement commencer à discriminer, de mieux saisir le degré de pertinence pour le lectorat dans la culture de départ mais aussi, dans la culture d’arrivée, à partir de la proposition du romancier. Le plus intéressant résidant plus dans les différences d’appréciation par l’une et l’autre culture. Aussi consacrés soient-ils dans leur culture originale, des romans canoniques ou presque comme Fleur en Fiole d’Or de Lanling Xiaoxiao Sheng, Salina de Pak Samad ou Chaos d’Alexandre Chirvanzadé n’acquièrent pas ce même statut dans la francophonie. À l’inverse, lorsque la traduction (française, en l’occurrence) promeut bien plus haut un roman que ne l’avait fait la parution dans la langue originale1 ou lorsque la carrière internationale polyglotte d’une œuvre consacre un écrivain, en dépit de la réaction politique du gouvernement de son propre pays (comme le Paraguayen Augusto Roa-Bastos, le Sud-Africain Breyten Breytenbach ou l’Albanais Ismaël Kadare).
En matière de succès, les problématiques qualitatives interviennent lorsque les rééditions, les adaptations, les traductions et les prix littéraires élargissent la notoriété d’un ouvrage. Et en matière de langue, lorsque l’expatriation ou l’exil pousse l’écrivain à en changer — comme l’Argentin Hector Bianciotti, le Tchèque Milan Kundera, la Slovène Brina Svit, passés au français ou l’Albanaise Ornela Vorpsi, passée à l’italien et au français.
Enfin et surtout, la confrontation à cet ensemble obligatoirement disparate, réuni un peu au hasard pour montrer comment, à travers l’acte de lecture, acte singulier et subjectif, la caractérisation des effets de la mondialisation sur le roman passe inévitablement par la traduction. Par la traduction et par l’utopie de transparence qu’elle suscite chez le lecteur — puisqu’elle est chargée de vaincre l’opacité de la langue inconnue, de permettre l’accès à la fiction et son récit. Transparence dont l’utopie s’avère lorsque le lecteur se confronte à des diffractions dans la matière langagière.
- Les diffractions sur une première strate ne sont pas inattendues : le lecteur sait que par certains mots, certains objets, certains paysages, certaines situations, l’étrangeté va rester présente dans le roman venu d’ailleurs, même s’il peut le lire. Dans son encyclopédie personnelle, il jauge cet exotisme sur son barème de familiarité; du coup, il prend conscience de la pertinence et de la richesse de cette encyclopédie.
- Les diffractions sur une deuxième strate ne sont plus tout à fait aussi évidentes : par la lenteur ou l’immédiateté de l’accès à un roman par la traduction, il prend conscience de la consistance de la présence de cette médiation langagière, non plus seulement dans sa dimension linguistique mais aussi, dans ses dimensions culturelles (certaines cultures littéraires sont plus portées à traduire que d’autres2) et économiques (tout comme le roman, la traduction est aussi un marché mondialisé3).
- Les diffractions sur une troisième strate, celle, voisine, de l’accessibilité, lui permettent de prendre conscience de variables économiques (les aires de distribution commerciale), idéologiques (effets de censure effectifs sur des territoires de la taille d’un pays ou d’une plus grande région du monde), politiques (notamment lorsque des pays sont en conflit latent ou ouvert). Si ces déclinaisons de l’accessibilité peuvent s’exhiber explicitement dans la fiction ou dans un de ses discours d’accompagnement, comme un « prière d’insérer une préface », elles passent le plus souvent inaperçues justement parce que le livre n’est tout simplement pas accessible.
- Les diffractions sur une quatrième strate, celle, symbolique, du prestige de la langue de départ, lui permettent de prendre conscience de deux dimensions propres à la république mondialisée des lettres : d’une part, le couplage ou le découplage de l’importance quantitative de la langue de départ par rapport au statut littéraire de sa culture nationale et d’autre part, le statut d’auteurs phares ou d’auteurs pilotes.
- Les diffractions sur une cinquième strate, celle des légitimations assurant un pouvoir, lui permettent de prendre conscience de la diversité des sources de légitimation : proprement littéraire (la création littéraire dans telle littérature s’adosse-t-elle à un canon, ou non?), proprement culturelle (quelle est l’importance du genre romanesque, voire plus généralement de la fiction dans la culture d’origine?), proprement politique (telle littérature s’adosse-t-elle à un État ou non?), etc.
- Enfin, les diffractions sur une sixième strate, celle de l’épissure de la culture de départ avec la subjectivité de l’écriture, depuis la continuité entre culture nationale et expression individuelle (sorte d’orthodoxie donnant, comme à Boris Pahor, un statut de porte-parole) jusqu’à la discontinuité — cette hétérodoxie pouvant être schismatique (comme les romans de la décrépitude cubaine de Zoé Valdès ou Leonardo Padura) ou hérétique (comme James Joyce ou Denis Donikian par rapport à l’Irlande ou l’Arménie).
On avait annoncé parler de territoire. Est-ce bien consistant avec cette idée de strates? Vous aurez peut-être remarqué que la cartographie à laquelle le module a ainsi procédé développe horizontalement des territoires superposés; et puisqu’ils ne se recouvrent pas également, que la carte inclut donc verticalement des courbes de niveau. Carte bien imparfaite, il faut en convenir mais pour voyager, il faut bien commencer quelque part. Pourquoi pas avec ce geste de l’index s’appuyant sur une carte, avec ce premier geste d’appropriation qui y inflige des plis? Quitte à se promener, dans les modules suivants, sur quelques-uns des plis annoncés ici.
Notes et références
[1] C’est un cas de figure solidement étayé par Pascale Casanova, je n’y reviens pas.
[2] C’est notamment le cas des éditions littéraires allemande et française…
[3] Fait de brutalité impérialiste et de résistance; cf. Gisèle Sapiro (2008).